Publié le 14 octobre 2015

Cop21 la notion

FINANCE DURABLE

Désinvestissement des énergies fossiles : une arme contre le réchauffement climatique

Désinvestir. Le mot revient de plus en plus souvent dans le débat autour du réchauffement climatique. La campagne pour le désinvestissement des combustibles fossiles, relayée depuis plusieurs années par l’organisation non gouvernementale (ONG) 350.org, est en train de porter ses fruits. De nombreux campus, banques, fondations, églises, associations ou encore sociétés privées ont renoncé à placer leur argent dans les énergies fossiles. Un moyen concret de réduire les émissions de CO2 mais dont l’impact reste pour l’instant limité. L’objectif est surtout de mobiliser l’opinion contre ces entreprises "climaticides".

Action des membres du collectif 350.org à paris le 13 février 2015.
Jean de Pena / Collectif à-vif(s)

Convaincre les grands actionnaires, représentés par des fonds de pension ou des fonds institutionnels, de se défaire de leurs actifs dans les énergies fossiles, ou autrement dit de désinvestir le charbon, le gaz et le pétrole, largement émetteurs de gaz à effet de serre. Voilà l’objectif de la campagne de désinvestissement "Go Fossil Free", menée depuis 2012 par l’ONG américaine 350.org, en référence à 350 ppm (parties par millions), le seuil de CO2 dans l’atmosphère retenu par plusieurs scientifiques pour éviter un dérèglement irréversible du climat global. "Go Fossil Free" fédère ainsi l’ensemble des campagnes de désinvestissement menées à travers le monde.

Son ambition ? Affaiblir les entreprises extractrices d’énergies fossiles. L’ONG se base pour cela sur "The Carbon Underground 200", une liste des 200 entreprises les plus polluantes.

 

Boycott

 

"Le désinvestissement est un outil essentiel pour faire passer le monde des combustibles fossiles aux énergies renouvelables", explique Payal Parekh, directrice générale mondiale de 350.org. "Le mouvement de désinvestissement est un exemple que les gouvernements doivent mettre en pratique en retirant leurs capitaux du problème pour les investir dans la solution. Il s’agit de la meilleure façon d’améliorer les perspectives futures des populations et de la planète."

C’est dans un petit campus de la banlieue de Philadelphie, le Swarthmore College, que l’histoire a démarré, en 2008. De retour d’un voyage dans les Appalaches, une poignée d’étudiants inquiets des ravages de l’extraction de charbon sur l’environnement a décidé de faire pression pour que les fonds d’investissement de leur université se retirent des énergies fossiles.

Première victoire pour ce qui deviendra un mouvement international de désinvestissement de l’argent placé dans les compagnies minières, pétrolières et gazières. Un mouvement qui s’inspire de celui mené dans les années 80 par des étudiants pour lutter contre l’apartheid. 155 campus avaient alors appelé au boycott des entreprises collaborant avec l’Afrique du Sud.

 

Tache d’huile 

 

Après celle de Philadelphie, ce sont les universités de Stanford, Yale et Harvard qui suivirent, rejointes par Glasgow puis Oxford, de ce côté-ci de l’Atlantique. Aujourd’hui, ce sont une quarantaine de campus qui ont pris des engagements. Mais surtout, le mouvement a fait tache d’huile et se répand à tous les secteurs dans le monde entier. Alors qu’en 2014, cette tendance était dominée par des fondations, des universités, des communautés religieuses, des ONG et des organisations philanthropiques, ce sont aujourd’hui des grandes caisses de retraite et le secteur privé qui constituent 95% des actifs sous gestion en train de désinvestir des énergies fossiles.

L’Eglise d’Angleterre a désinvesti les sables bitumineux et le charbon thermique. La fondation Rockefeller Brothers, dont la famille est à l’origine d’Exxon, la plus grande entreprise pétrolière du monde, a quant à elle désinvestit l’ensemble des énergies fossiles. C’est le cas également du groupe The Guardian. Le quotidien britannique anime en plus une campagne, #keepitintheground, qui cible plus spécialement deux grandes fondations, celle de Bill Gates et Wellcome Trust.

Des fonds de pension s’engagent également. Le Fonds norvégien, le plus gros fonds souverain du monde assis sur 835 milliards d’euros d’actifs, a ainsi décidé d’exclure le charbon de son portefeuille. Selon une étude de l’université d’Oxford, le mouvement des combustibles fossiles croît plus rapidement qu’aucune autre campagne de désinvestissement antérieure. A ce jour, ce sont 436 institutions et 2 040 particuliers, répartis dans 43 pays qui ont pris la décision de désinvestir des compagnies fossiles.

Cumulés, les engagements pris atteignent désormais 2 600 milliards de dollars d’actifs (2 300 mds €), selon une étude publiée par Arabella Advisors en septembre dernier. Un montant multiplié par 50 en un an mais qui reste relatif comparé au poids du secteur des énergies fossiles, évalué à 5 000 milliards de dollars sur les bourses mondiales.

 

Banqueroute politique

 

Le désinvestissement permet-il pour autant de renforcer le développement des énergies renouvelables ? La réponse n’est pas évidente. Car si l’argent ne va plus aux énergies les plus polluantes, il s’agit bien, pour être efficace, de flécher ces nouveaux investissements vers des énergies propres. Ce qui n’est pas toujours le cas. Ainsi, toujours selon l’étude Arabella Advisors, les engagements pour désinvestir les énergies fossiles et réinvestir dans les solutions climatiques représentent 785 milliards de dollars d’actifs, soit trois fois moins que le total des actions retirées des combustibles fossiles. Par ailleurs, ces actions désinvesties trouvent, pour l’instant du moins, toujours preneurs, chez d’autres investisseurs moins engagés dans les questions climatiques. Ce qui ne permet pas de régler le problème.

Mais pour Bill McKibben, co-fondateur du mouvement 350.org, l’important à ce stade est surtout de nourrir le débat sur le changement climatique et de sensibiliser l’opinion publique. "L’idée n’a jamais été de provoquer des dommages financiers au secteur des énergies fossiles, les entreprises sont bien trop importantes pour que le désinvestissement impacte réellement celles-ci sur ce terrain et il y aura toujours quelqu'un pour racheter les actions. Ce que nous voulons, c’est provoquer une banqueroute politique de ces entreprises, et mettre la question du changement climatique au centre des débats concernant leur stratégie. Chaque fois que quelqu’un désinvestit, cela affaiblit les entreprises de l’industrie fossile", prône-t-il.

D’autres critiques portent sur une perte de rentabilité éventuelle. Une étude de Morgan Stanley Capital International (MSCI), qui publie des indices boursiers, montre au contraire que les investisseurs ayant cédé leurs participations dans les entreprises fossiles ont eu un rendement légèrement plus élevé (+1,2%) au cours des cinq dernières années.

 

Prémices français

 

En France, le désinvestissement en est encore à ses prémices. Ces derniers mois cependant, plusieurs collectivités et fonds éthiques se sont engagés dans cette dynamique. Le Conseil de la ville de Paris, les assemblées des régions Île-de-France et Rhône-Alpes, ainsi que le département de la Gironde ont adopté des motions soutenant le désinvestissement des combustibles fossiles. Et le 4 septembre dernier, le fonds Éthique et Partage du CCFD-Terre Solidaire est devenu le premier fonds ISR français à exclure les énergies fossiles de son portefeuille.

Du côté des banques, qui ont injecté plus de six milliards de dollars dans des entreprises d’extraction du charbon ou de production d’électricité à partir de charbon en 2014, l’ONG Les Amis de la Terre a obtenu quelques avancées. A la suite d'une grande campagne de mobilisation de l'opinion, mettant en péril leur réputation, BNP Paribas, Société générale et Crédit agricole ont acté leur retrait du plus grand projet charbonnier au monde, dans le bassin de Galilée, en Australie.

Crédit Agricole, pour sa part, a annoncé qu’elle ne financerait plus de projets d’extraction de charbon, ni de nouvelles centrales ou extensions de centrales au charbon dans les pays à hauts revenus tels que définis par la Banque Mondiale (12 % du marché selon Global Coal Plant Tracker). Le groupe s'engage également à "introduire progressivement de nouveaux critères d’examen relatifs aux risques climatiques, notamment liés au prix du carbone, sur les clients et produits de la banque".

A l’approche de la COP21, la conférence des Nations unies sur les changements climatiques qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre, les campagnes de désinvestissement vont continuer à prendre de l’ampleur. Mardi 1er septembre, pendant la journée internationale du désinvestissement qui s’est tenue dans la capitale française, plusieurs personnalités écologistes ont lancé un nouvel appel baptisé "Désinvestissons pour Paris".

Concepcion Alvarez
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