Publié le 20 juillet 2018

FINANCE DURABLE

[Décryptage] La Bourse de Londres abaisse ses règles de gouvernance pour accueillir Saudi Aramco... tout ça pour rien

La plus grande entreprise de la planète en termes de valorisation, le pétrolier Saudi Aramco, vient de renoncer à son introduction en bourse, en raison, entre autres, de la remontée des cours du baril. Pour la bourse de Londres, qui aurait pu accueillir l’opération, c’est le coup dur car celle-ci n’a pas hésité à renier certaines bonnes pratiques, au point de mettre en risque sa réputation.

La Bourse de Londres a vu passer la plus grande cotation du monde lui passer sous le nez.
@Manakin

C’est une mauvaise nouvelle pour la bourse de Londres. La première place boursière d’Europe tenait la corde pour accueillir la plus importante cotation de l’histoire : l’introduction en bourse du pétrolier saoudien Saudi Aramco. Il s’agit du premier producteur mondial de pétrole et sa valorisation est estimée à 2 000 milliards de dollars. L’introduction en Bourse de 5 % de l’entreprise aurait représenté 100 milliards de dollars.

Selon le Wall Street Journal, un haut représentant de l’entreprise affirme que : "tout le monde est presque certain que (cette introduction en bourse) ne se fera pas". L’opération, lancée il y a trois ans et plusieurs fois repoussée, était promise d’ici la fin de l’année par les autorités du royaume Wahabite.

Une fenêtre de tir loupée

Plusieurs facteurs ont fait se refermer la fenêtre idéale de tir pour cette opération, qui visait à valoriser au maximum les actifs carbonés du sous-sol avant la transition vers un monde bas carbone. Mais aujourd’hui, cette stratégie n’est plus nécessaire aux ambitions.

D’une part, la remontée des cours du baril permet à la puissance régionale de rééquilibrer ses comptes publics et de financer ses opérations dans la péninsule arabe. D’autre part, malgré des efforts pour rendre plus transparents les liens entre l’entreprise et le Royaume, condition sine qua none pour la cotation, le pétrolier peine à atteindre les minimums requis.

Par ailleurs, cette introduction en bourse troublait un peu le message de la transition énergétique saoudienne. Consciente que le pétrole n’est pas éternel, Ryad souhaite que 10 % de l’énergie du pays proviennent de sources décarbonées. Pour cela, le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud mise sur deux technologies : le nucléaire et le photovoltaïque.

Ce changement de stratégie touche en premier lieu la place de Londres. Pour être plus séduisante que New-York et Hong Kong aux yeux du pétrolier, les autorités britanniques n’ont pas hésité à tordre leurs règles de gouvernance.

Une initiative verte décrédibilisée

Il y a à peine un mois, la Financial Conduct Authority (FCA) a décidé d'autoriser la création d’un nouveau "listing Premium", conçu pour accueillir les entreprises détenues par des fonds souverains. Pour cela, cette section assouplit les règles de gouvernance. Par exemple, les transactions financières entre ces grands groupes et les actionnaires pourront se faire sans consultation des minoritaires. Par ailleurs, il n'y aura plus de part minimum des sociétés pour être introduites en bourse.

Beaucoup ont critiqué ce choix. Stephen Martin, directeur général de l'Institut des directeurs, alerte : "(Nous) sommes profondément déçus que la FCA ait persisté dans sa volonté de créer un nouveau listing Premium qui abaisse les exigences de gouvernance d'entreprises. Cela a été décidé sans démontrer qu'il était nécessaire de diminuer nos standards". Surtout, la place a décrédibilisé sa "Green Finance Initiative", en tordant ses bonnes pratiques à la faveur de "Stranded Assets", des actifs fossiles qui risquent de perdre beaucoup de valeur sous l'effet de la transition énergétique globale.

Au final, c’est la double peine. En plein Brexit, la place de Londres vient de voir la plus grande valorisation mondiale lui passer sous le nez, tout en ayant envoyé un très mauvais signal aux marchés mondiaux. Plusieurs observateurs n’ont pas hésité à parler de Paradis fiscal. Ce risque réputationnel pris par la capitale britannique intervient alors que plusieurs places continentales, à commencer par Paris, veulent devenir le hub de la finance durable.

Ludovic Dupin @LudovicDupin


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