Publié le 10 décembre 2008

ENVIRONNEMENT

Toxicité des jouets : une réglementation insuffisante ?

Les jouets font partie des produits les plus réglementés du marché. Pourtant, de nombreux lots sont retirés des étals tous les ans. En cause : la présence de substances toxiques interdites. Derrière les accusations portées contre les exportateurs chinois, se cachent les lacunes de la Directive européenne pour la sécurité des jouets.

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Pas moins de 1605 produits dangereux ont été retirés du marché européen en 2007, selon les chiffres du Rapex (système européen d'alerte rapide sur la sécurité des produits non alimentaires). Parmi eux, près d'un quart étaient des jouets ou articles destinés aux enfants. En cause : la présence de produits chimiques dangereux. Plusieurs centaines de jouets sont retirés de la vente chaque année, parce qu'ils contiennent des taux de baryum, de métaux lourds (cadmium, plomb, etc.) ou de phtalates supérieurs aux maximums autorisés par la Directive jouet de l'Union européenne ou par la norme EN 71.

Les produits de marques sont touchés comme les autres. Pour le seul mois de septembre 2007, la firme Mattel a rappelé 848000 produits dont la peinture contenait du plomb, les magasins Toys'R'Us, 27000 et le groupe de distribution Target, 35000. On trouve également dans les jouets des phtalates (21 articles retirés par les magasins Picwic en décembre 2007), y compris les 6 phtalates interdits en 1999 par l'Union européenne. Certains articles présentent même des produits inattendus : une substance chimique proche du GHB, la «drogue du violeur» (une douzaine de jouets rappelés par Aquaperl en novembre 2007), et, très récemment, de l'azobenzène, produit toxique retrouvé dans des poupées de la marque allemande Simba.

La Chine pointée du doigt

Le point commun de ces jouets, c'est leur lieu de fabrication. Chaque année, la Chine exporte 22 milliards de jouets, dont un quart est destiné à l'Europe. Selon le Rapex, la moitié des articles rappelés ces dernières années avaient été fabriqués en Chine, connue pour ses lacunes en termes de sécurité des produits. Entre août et septembre 2007, Mattel a dû retirer des étals pas moins de 21 millions de produits pour enfants fabriqués en Chine. Les tests sur les jouets sont pourtant réalisés par des laboratoires agréés par le gouvernement chinois. Le pays, qui souhaite redorer l'image de ses entreprises, a annulé en juin 2008 les licences d'exploitation de 700 fabricants de jouets en infraction avec les standards de sécurité internationales. Le secteur a difficilement résisté aux scandales de 2007 : plus de la moitié des exportateurs chinois de jouets ont fermé depuis le début 2008, en particulier les plus petits, notamment parce qu'ils n'ont pas su s'adapter aux nouvelles exigences de sécurité.

Peut-on pour autant accuser la Chine de tous les maux des jouets européens ? Ce serait ignorer la responsabilité des fabricants et des importateurs. Si la Chine néglige parfois l'aspect toxicologique de la qualité du produit, l'Europe, elle, a des réglementations strictes, qui ne sont pas toujours suivies. Les contrôles des douanes, aléatoires, ne suffisent pas à filtrer tous les objets litigieux. « Il est de la responsabilité de l'entreprise qui vend ses produits en Europe de s'assurer que le jouet respecte la norme » estime Anne Barre, présidente de l'association Women in Europe for a common future (WECF). Monique Ansaldi, responsable Sécurité qualité et contrefaçon à la Fédération française des industries jouets-puériculture, assure pourtant que « les produits sont testés plusieurs fois en Chine - notamment, depuis peu, avant leur embarquement - puis systématiquement testés à nouveau avant leur mise sur le marché ».

Comment expliquer alors les scandales de 2007 ? « Le zéro défaut n'existe pas. Mais il s'agit souvent d'un léger dépassement de la norme de quelques ppm (parties par million, soit 1 mg par kilo). De plus, les fabricants prennent souvent une marge de précaution au-delà de la norme légale » ajoute-t-elle. En théorie, selon la Directive jouet, « une entreprise qui souhaite commercialiser un jouet dans la Communauté européenne doit faire procéder à un examen CE par un laboratoire ». En pratique, personne ne vérifie que ce test a bien été fait, puisque « le fabricant «autocertifie» la conformité du jouet à la norme, en apposant sur celui-ci ou sur l'emballage le symbole CE, qui signifie «conformité européenne» ». Le marquage CE, perçu par les consommateurs comme un gage de qualité, ne garantit donc pas toujours l'innocuité des jouets.

Une directive européenne désuète

Dans tous les cas, le logo CE est le reflet d'une Directive jouet qui date de 1988, et qui mérite donc d'être modernisée. C'est ce à quoi s'est attelée la députée européenne Marianne Thyssen, en présentant en juin 2008 un rapport sur la sécurité des jouets, qui doit être définitivement adopté le 16 décembre. Le texte renversera la charge de la preuve, en obligeant les fabricants à prouver l'innocuité du jouet, mais sans les forcer à passer par un laboratoire indépendant. « Ce projet va très loin, les tests vont coûter très cher et il y aura une répercussion sur les prix » regrette Monique Ansaldi. Le rapport propose également d'interdire les métaux lourds et les substances reconnues comme CMR (cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction), mais « seulement dans les parties accessibles des jouets » regrette le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC).

Si elles accueillent positivement la démarche, les associations reprochent au projet de modernisation de la Directive son manque d'ambition. « Nous avons la chance de pouvoir améliorer cette réglementation lacunaire, les dirigeants européens doivent la saisir » affirme Anne Barre. Le WECF milite pour que la liste des substances interdites s'allonge : perturbateurs endocriniens, retardateurs de flammes, formaldéhyde, bisphénol A, allergènes, neurotoxiques et nanoparticules. Comme le BEUC, l'association regrette les exceptions prévues par le texte, concernant les CMR qui ne peuvent pas être substitués, ou les produits chimiques autorisés par la directive REACH. Elle demande également que tous les phtalates soient interdits, et pas uniquement dans les jouets destinés à être portés en bouche comme c'est le cas actuellement.

Pour Anne Barre, « le principe de précaution passe aussi par une bonne information du public ». Il en va par ailleurs de l'image des fabricants de jouets, ternie par chaque retrait de jouet des étals. Certains ont déjà pris l'initiative d'éliminer les produits dangereux, notamment les phtalates, de leurs articles. L'Allemand Steiff, spécialisé dans les peluches haut-de-gamme, a choisi de fermer ses usines chinoises pour relocaliser son activité au Portugal, pour s'éloigner des scandales sanitaires. « Le jouet reste l'un des secteurs les plus normalisés » insiste Monique Ansaldi.

Rouba Naaman
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