Publié le 13 mars 2007

ENVIRONNEMENT

Quand l'incinération des ordures fait tousser

Interdit le 18 février 2007 par le tribunal administratif, l'incinérateur de Lunel Viel, dans l'Hérault, continue de brûler des ordures ménagères, faute d'autres solution. Ainsi en a décidé, le 13 mars 2007, le préfet, garant de la continuité du service public. Les opposants sont très inquiets, car les infections du nez, de la gorge et des oreilles augmentent autour de l'incinérateur à croire les médecins des alentours. On savait que les fines particules émises par la circulation automobile favorisent les maladies respiratoires mais on n'avait pas encore mesuré l'impact de fumées d'incinération sur le taux d'infections.

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Appel à un moratoire national sur l'incinération

L'Alliance pour la planète (association de 70 ONG) se mobilise pour demander un moratoire sur l'incinération des déchets. Considérant qu'elle constitue un risque pour la santé et l'environnement, les ONG veulent faire la promotion de l'éco-conception des produits de consommation et de la réduction des déchets à la source. Pour lancer sa déclaration pour un moratoire national, l'Alliance pour la planète organise, le 15 mars, au domaine de Longchamp à Paris une journée de mobilisation et d'information sur les problèmes générés par l'incinération et les bénéfices environnementaux et économiques que pourraient apporter des mode de traitement alternatifs des déchets.

Il semble que ce soit une première : l'association des Médecins Indépendants pour l'Environnement et la Santé publique (AMIES)a étudié la prescription d'antibiotiques autour d'un incinérateur. Il s'agit de l'usine Ocreal, de Lunel Viel, dans l'Hérault, propriété du Syndicat Pic et Etangs, conçue et exploitée par Novergie (filiale Sita, division propreté de Suez). Sur les 50 médecins, généralistes, oto-rhino-laryngologistes (ORL) et pneumologues du secteur, 23, soit pres de la moitié, ont répondu au questionnaire de l'AMIES, sous couvert de l'anonymat. 11 d'entre eux (47 %) disent prescrire, depuis peu, davantage d'antibiotiques, uniquement chez les patients de 3 à 70 ans. Cependant 12 médecins ne constatent pas de changement.

A la question : d'où vient la recrudescence d'infections ? 6 médecins ont répondu de la pollution de l'air, 4, de la résistance des bactéries pathogènes. Ces deux facteurs pourraient se conjuguer car les antibiotiques, en tuant les germes sensibles, sélectionnent les plus tenaces qui restent maîtres du terrain. Seuls ces résistants donc, se reproduisent. Or les bacilles et bactéries savent copier et échanger l'ADN de résistance, sur de petits anneaux : les plasmides. L'échange peut avoir lieu entre microbes bénins, voire essentiels à la santé, et infectieux. On parle de germes "multi-résistants", armés contre toutes les pénicillines, et d'antibiotiques "de deuxième et troisième génération" pour contourner les boucliers bactériens. La campagne nationale des Caisses d'Assurance maladie : "les antibiotiques, c'est pas automatique" incite à les prescrire à bon escient, pour éviter l'apparition de résistances dans tel service ou chez tel patient.
Les praticiens ayant répondu à l'AMIES estiment prescrire surtout des antibiotiques de deuxième et troisième génération car ces médecins trouvent les infections ORL et respiratoires plus violentes, et ce précisément depuis deux ou trois ans. Difficile, dès lors, d'incriminer l'autoroute puisqu'elle traverse la zone depuis des décennies. Dans l'ensemble il s'agit d'un milieu très rural, avec des villages sis au milieu des cultures, près des étangs. L'étude semble donc bien accuser Ocreal, unité qui traite 120 000 tonnes d'ordures ménagères et produit de la vapeur et de l'électricité.

L'exploitant rencontre pourtant une opposition très déterminée, dans une population néo rurale en augmentation (1100 personnes de plus par mois, en 2005, dans le département, selon l'INSEE -solde migratoire-). L'incinérateur a ouvert, en 1999, avec du retard. L'Association pour la Protection de l'Environnement du Lunellois (APEL) avait, une première fois, fait annuler l'arrêté d'exploitation. Ocreal avait dû dédommager les opposants. L'AMIES elle se situe plutôt dans la tradition savante de la ville universiataire de Montpellier qui est à 30 km. Son site Internet s'adresse d'abord aux universitaires et cite in extenso des publications spécialisées.

Emanations toxiques

D'ordinaire, on reproche aux incinérateurs de cracher des dioxines et celui de Lunel Viel n'y a pas échappé. En mars 2006, le journal Midi Libre a révélé que les dosages sanguins de trois personnes de Lunel montraient des taux de dioxines inquiétants : 59, 2 picogramme par gramme de matière grasse, 42, 9 pc/g et 80,7pc/g. Pour l'AMIES, 50 pc/g marquent la limite à ne pas dépasser. Mis en cause, Ocreal a beau jeu de répondre que trois cas ne constituent pas une preuve. Cependant, le directeur Claude Marguet, se dit "ouvert et conscient que les seuils d'autorisation d'émission de dioxines peuvent encore baisser".
La limite se situe à 1 nanogramme de dioxine par m3 de fumée normalisée (à une température de 0°c ). Toutefois les opposants au "tout incinération" s'indignent qu'on ne mesure cette teneur qu'une fois l'an. Les dioxines apparaissent lors de la combustion de produits contenant du chlore, insecticides et herbicides organochlorés ou plastiques bon marché dits vinyle comme le pvc : fenêtres, tuyauterie, barquettes transparentes etc, interdits en emballage alimentaire et en construction en divers pays de l'UE, mais pas ici. Détruites à haut température mais susceptibles de se reformer en dessous de 800°c, les dioxines se concentrent dans les graisses des êtres vivants, incapables de les éliminer. De ce fait, une alimentation à base de viande expose davantage à leurs méfaits. On a montré, à Montpellier, quelle variation d'un gène de traitement des toxiques multipliait, ou divisait, par trois, les risques de cancer du sein autour de l'incinérateur de Sète, plus ancien (publication sur le site de l'AMIES).
Le maniement de déchets en PVC, issu, de plus en plus, de matériel clinique jetable, éventuellement contaminé, exige un personnel très qualifié, formé, pour Novergie, par le Centre National des Arts et Métiers. Mais quand bien même la France interdirait les PVC, et aiderait les hôpitaux à faire face, comme à Vienne, en Autriche, reste le problème du chlore du sel de cuisine (chlorure de sodium) et celui des résidus de combustion : en général, 60 % du volume des ordures. Cela reste considérable et révolte les adversaires de l'incinération. Les cendres finissent parfois en remblais de rond-point, au risque de polluer l'eau, ou pire, en ciment gris de construction. C'est sur cette argumentation, que se fonde le verdict du tribunal administratif, de février 2007. L'APEL et LVVV (Lunel Viel Veut Vivre) ont convaincu les juges qu'Ocréal ne traitait pas correctement ses mâchefers. Ils contiennent bien souvent des métaux lourds, venant de ces petits objets que l'on jette sans réfléchir, comme les capsules de plomb ou l'étain des bouteilles de vin. Mais à cet égard, Ocreal paraît exemplaire puisqu'elle récupère tous les ans 1300 tonnes de métaux divers et 260 tonnes d'aluminium. La société surveille de près les métaux lourds dans ces fumées. Même s'il a maintenu l'autorisation, le préfet "met en demeure" l'exploitant de se préoccuper de cette dimension.

Microparticules

La toxicologie s'intéresse désormais aussi à la taille des polluants. Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, les PM 2, particules de diamètre inférieur à 2 µ, plus fines qu'un cheveu, représentent un grave danger : elles pénètrent très profondément dans les poumons, jusqu'aux zones très sensibles où les cellules réintroduisent l'oxygène dans le sang. Elles peuvent causer des irritations, de l'asthme, une insuffisance cardiaque, des inflammations des poumons et des décès prématurés. En ville, ces poussières proviennent des suies de diesel et des corpuscules arrachés aux pneus et freins. Pour l'incinération, à supposer ce soit possible sur un plan technique, aucune norme n'impose de retenir les plus fines particules des fumées. Or ces poussières auraient causé la poussée d'infections.
Ce nouvel argument qui milite pour une réduction des déchets à la source pèserait plus lourd si l'AMIES analysait la répartition des cas autour de l'incinérateur; comme l'a fait le professeur Jean-François Viel, en 2003, pour une étude sur incinération et lymphomes, avec l'aide logistique de la ville de Besançon. Les médecins ont donc demandé à la Caisse primaire d'Assurance Maladie de faire tourner ses ordinateurs pour affiner l'étude. Car après tout, les antibiotiques de deuxième et troisième générations lui coûtent cher. Le régime général n'assure que 8O% des patients de la zone, où exercent maints agriculteurs et commerçants. Toutefois le directeur de la Caisse, Gilles Cazaux, déclare à Novéthic qu'il recevra l'association avec le médecin conseil qui détient les données confidentielles, pour voir si l'on peut creuser ce travail.

Marie-Paule Nougaret
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