Publié le 29 septembre 2008

ENVIRONNEMENT

Première preuve formelle de la toxicité des phtalates

Une étude d'une unité de recherche du CEA vient confirmer les soupçons : le MEHP, un phtalate répandu, nuit à la fertilité masculine en agissant dès le stade fœtal. La situation est alarmante, étant donné l'omniprésence des phtalates dans l'environnement.

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© Novethic

Le silence des industriels

Sur le site de l'Association des fabricants européens de plastiques (APME), pas un mot sur les phtalates. L'Association canadienne de l'industrie des plastiques se veut, elle, franchement rassurante : elle affirme dans un communiqué que les phtalates « sont utilisés de façon sécuritaire dans les produits de vinyle depuis plus de 40 ans ». L'Union européenne a pourtant interdit en 1999 l'utilisation de six phtalates dans la fabrication de jouets pour enfants destinés à être mis en bouche (hochet, anneau de dentition, etc). En pratique, certains industriels ont décidé spontanément d'éliminer les phtalates des jouets pour enfants. Aucune démarche globale n'est cependant lancée, malgré la pression constante, depuis les années 90, d'ONG internationales telles que Greenpeace.

Moins de mâles, plus de femelles. De nombreuses espèces animales sont touchées par un fléau grandissant : le déséquilibre du ratio sexuel et la féminisation des populations. Chez les humains, le problème est tout aussi alarmant. Une baisse non négligeable de la fertilité masculine est observée depuis une trentaine d'années. En cause, la multiplication dans l'environnement des perturbateurs endocriniens, des substances chimiques qui imitent les hormones et leurrent ainsi notre organisme. Faute de preuves, les autorités rechignent à réglementer plus strictement leur utilisation. Les troublants résultats d'une récente étude pourraient les faire changer d'avis.

De nombreux produits sont soupçonnés d'être reprotoxiques (toxiques pour la reproduction) : les dioxines, les PCB, le bisphénol A, certains pesticides comme le DDT, ou encore les phtalates. Cette famille de produits chimiques regroupe une cinquantaine de plastifiants, utilisés dans l'industrie du plastique pour rendre souple les PVC, à hauteur de 15 à 60% du produit final. Les phtalates sont donc présents en grande quantité dans notre environnement quotidien : cosmétiques, produits pharmaceutiques, jouets, articles de puériculture, rideaux de douche, adhésifs, tuyaux, câbles, emballages alimentaires... Ces produits peuvent par ailleurs migrer du plastique et être inhalés ou ingérés. Ce qui rend d'autant plus préoccupantes les conclusions de la dernière étude en date sur leur dangerosité.

Des effets encore sous-estimés

Par le passé, plusieurs rapports ont prouvé la toxicité des phtalates sur le système reproducteur des rongeurs. A la suite de quoi l'Union européenne avait classé le di-éthylhexyle phtalate (DEHP), le phtalate le plus couramment utilisé, comme reprotoxique, par précaution. D'autres études montrent une corrélation entre des taux élevés de phtalates et une diminution de la fertilité des hommes, sans preuve formelle. L'étude menée par l'unité «Gamétogénèse et génotoxicité» du laboratoire de Différenciation et radiobiologie des gonades au CEA enfonce le clou. L'équipe a montré que l'introduction de mono-éthylhexyle phtalate (MEHP), dérivé du DEHP, pendant la période clef de la mise en place du système reproducteur chez le fœtus mâle (7e à 12e semaine de grossesse) réduisait de 40% le nombre de cellules productrices de spermatozoïdes. Le bébé naitrait alors avec un stock moins important de ces cellules. « C'est la première fois que l'on démontre sans biais la toxicité d'un phtalate sur la fertilité masculine » affirme le professeur René Habert, directeur de l'unité de recherche.

Le constat est effarant. L'étude, parue dans la revue scientifique renommée Environmental health perspectives, ne rend compte que des effets d'un seul des cinquante phtalates existants. « Les concentrations maximales testées in vitro sont 10 fois moins importantes que celles de l'environnement de la mère » explique René Habert. Ce qui laisse présager des effets dramatiques en situation réelle. D'autant plus que dans l'environnement, l'effet des phtalates s'additionne à ceux des autres perturbateurs endocriniens. « Dans certains cas, les effets peuvent être synergiques [s'aggraver au lieu de simplement s'additionner] » ajoute le professeur.

Omniprésents même dans les hôpitaux

On ne sait pas pour l'heure si l'impact du MEHP sur le fœtus est réversible pendant la croissance. « Nous avons étudié le stade le plus sensible du développement. Mais les phtalates agissent peut-être à d'autres stades de la grossesse, de la vie adulte, et peut-être également chez les femmes » insiste René Habert. En attendant, le professeur est catégorique sur la gravité de la situation, et rappelle que le nombre de cancers des testicules, le plus fréquent chez les jeunes hommes, a doublé en 10 ans. « Il est urgent d'interdire les phtalates et de les remplacer par des produits de substitution » affirme-t-il. Pas toujours évident, comme l'explique Jamie Paige, directeur général de l'association Health care without harm Europe. « Le milieu médical utilise beaucoup de matériel en PVC. Il faut à tout prix l'éviter, même si c'est cher et compliqué. Si on remplace les phtalates, il faut s'assurer que les produits de substitution ne seront pas également dangereux ».

L'abondance de phtalates dans le matériel médical (poche à sérum, cathéters, drains, seringues, etc.) avait déjà inquiété plusieurs organisations. Le Comité pour le développement durable en santé (C2DS) et le Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID) avaient organisé, en octobre 2007, une conférence sur la substitution du PVC dans les hôpitaux. Les deux associations souhaitent sensibiliser les personnels hospitaliers à la présence de produits toxiques dans le matériel utilisé, avec l'idée qu'il faut « d'abord ne pas nuire, ensuite soigner ». Elles ont dressé une liste des dispositifs médicaux sans DEHP disponibles en France. « Ce sont les médecins qu'il faut sensibiliser » explique Jamie Paige. Ce chimiste de formation se dit très préoccupé par la désinformation de la population au sujet des phtalates. « Informer les consommateurs permettrait de lancer un débat, et de faire réagir les autorités qui sont là pour nous protéger » conclut-il.

Rouba Naaman
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