Publié le 25 juin 2014

ENVIRONNEMENT

Nanotechnologies et santé : qui financera l’évaluation des risques ?

L’évaluation des risques liés aux nanotechnologies a du retard. Et si les experts sont unanimes sur la nécessité d’augmenter les recherches, l’ampleur de la tâche est titanesque. Des centaines de nanomatériaux différents sont déjà sur le marché français. La recherche publique consacre aujourd’hui moins de 5 % de son budget "nano" à cette question des risques. Plusieurs associations réclament une contribution financière des entreprises.

nantechnologies illustrations
Nanorobots en train d'intervenir sur une cellule humaine / Image d'illustration
© Svidienko / Phanie

L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) est formelle. Son rapport, publié le 15 mai dernier, pointe "les lacunes" dans la connaissance des risques liés aux nanotechnologies et recommande d’augmenter l’évaluation de leurs effets sanitaires. Or la tâche est gigantesque pour découvrir quel impact ces molécules invisibles - de l'ordre du milliardième de mètre - peuvent avoir sur le corps humain.

"Des nanotechnologies, il en existe de toutes sortes. Il faudra des années pour caractériser les dangers", explique Emeric Fréjafon, un responsable de la recherche sur les nanomatériaux à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). En 2013, 240 nanomatériaux différents ont en effet été déclarés dans les 500 000 tonnes de substances nanométriques mises sur le marché français (voir notre article).

 

Les tests référents de toxicité obsolètes

 

Les nanomatériaux sont utilisés dans tous les secteurs industriels pour les propriétés inhabituelles qu’ils apportent aux produits (robustesse, magnétisme, conductivité...). Mais leur toxicité spécifique n’est pas évaluée avant leur mise sur le marché. Aucune réglementation n’impose en effet aux industriels de tester les risques liés à la forme nanométrique des produits qu’ils commercialisent. 

Et pour cause. Il n’existe toujours pas de tests adaptés. "Avec les nanomatériaux, les tests habituels de toxicité ne sont plus adaptés, explique Emeric Fréjafon. Par exemple : par inhalation, l’organe cible des nanomatériaux n’est pas uniquement le poumon, car ces particules peuvent passer les barrières biologiques et toucher d’autres organes." Pour chaque voie d’exposition (inhalation, contact, ingestion), il faut donc définir quels sont les organes cibles afin de mettre en place des tests de toxicité adaptés.


Pourquoi un tel retard dans l’évaluation de la toxicité ? A l’instar des autres pays industrialisés, la France a investi des milliards sur l’innovation des nanotechnologies, en laissant de côté le principe de précaution. La recherche publique consacre moins de 5 % de son budget "nano" à l’évaluation des risques, selon un rapport interministériel de décembre 2013. La proportion est la même au niveau européen.

Dans son enquête "Nanotoxiques", publiée en mars 2014 , Roger Lenglet explique ces faibles pourcentages par le lobbying des industriels au nom de la compétitivité. Selon le journaliste, un lobbyiste d’une firme française résume ainsi leur argumentation : "Tout ce que vous nous enlèverez pour le donner à la prévention retardera l'Europe par rapport aux concurrents internationaux."

Taxer les industriels

 

"Il est souvent difficile de prendre en compte les actions des industriels en matière d’analyse de risques sans un cadre réglementaire, car les résultats portent alors à débat", estime Emeric Fréjafon. L’Anses a plusieurs fois pointé les lacunes des évaluations de toxicité d’un programme de recherche conduit par Arkéma, l’un des grands producteurs de nanomatériaux français (voir le dernier avis de l’Anses).

Pour l’Ineris, les partenariats public-privé pourraient apporter une partie de la solution. "Le privé met de l’argent dans une structure de validation publique", résume Emeric Fréjafon. L’Ineris travaille déjà sur les perturbateurs endocriniens.

Dans son rapport, l’Anses propose d’autres mécanismes d’incitation financière. L’agence donne en particulier l’exemple des ondes : depuis 2011, une taxe ciblée sur les industries concernées abonde un fonds destiné aux recherches sur leurs effets sanitaires. Cette solution avait été proposée dès le débat public sur les nanotechnologies en 2009 par l’association Consommation logement et cadre de vie (CLVC).

Avicenn, l’association de veille sur les nanotechnologies, a recensé plusieurs autres propositions faites par la société civile (voir leur veille sur le sujet). Une piste est de consacrer une partie du crédit impôt-recherche aux études de risques. Le Centre d’information sur l’environnement et d’action pour la santé (CEIAS) propose que l’ensemble de ce crédit, qui représente 5 milliards d’euros par an, soit utilisé par les entreprises pour évaluer la toxicité des nouveaux matériaux.

En attendant mieux, l’Anses demande aux industriels "de peser l’utilité, pour le consommateur ou pour la collectivité" avant d’introduire des nanomatériaux dans leurs produits.

Magali Reinert
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