Publié le 15 septembre 2010

ENVIRONNEMENT

«Nanoproduits : le silence des industriels pourrait leur nuire»

Alors que Novethic publie une étude sur la communication et la transparence des entreprises concernant les nanotechnologies, Dorothée Benoit-Browaeys, déléguée générale de l'association Vivagora, décrypte les enjeux sanitaires et environnementaux de ces produits encore peu connus des consommateurs.

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Vivagora

Tête de pont du débat sur les nanotechnologies, Vivagora rassemble des scientifiques et a pour but de « faire participer les citoyens à l'évolution des sciences et de la technologie » et de développer un débat avec la société civile. Elle a créé une « Alliance citoyenne pour les enjeux sur les nanotechnologies » qui rassemble une quinzaine d'associations et a lancé un site Internet en juin 2010 : http://nano.acen-cacen.org.

Les nanos sont présentes dans plusieurs centaines de produits de consommation courante. Pourtant le débat public est arrivé tard. Comment l'expliquez-vous ?

Dans certains secteurs, l'introduction des nanos s'est faite progressivement, car cela n'a pas été considéré comme une rupture technologique véritable, mais plutôt comme un continuum. Les industriels n'ont pas jugé utile de dire qu'ils utilisaient des nanos. D'ailleurs, pour les autorités de mise sur le marché c'était la même chose, c'est la nature chimique des produits qui est prise en compte mais pas les nouvelles structures de ces produits. Donc les critères d'autorisations de mise sur le marché n'ont pas pris en compte non plus ces nouvelles propriétés.

Le fait qu'il n'existe pas de définition officielle des nanos rend la question de l'évaluation des risques encore plus complexe...

Effectivement, il existe une guerre sémantique sur le sujet, qui contribue à les rendre encore plus difficiles à appréhender. Cette bataille sur la définition des nanos cache aussi des enjeux industriels, dans la mesure où beaucoup d'entre eux ne préfèrent pas évoquer l'utilisation de ces technologies dans leurs produits.

L'autre difficulté vient du manque d'expertise. Où en est-on ?

Elle commence à se mettre en place, mais on manque de compétences. Les éco-toxicologues sont rares en France et c'est même une discipline assez sinistrée. L'expertise est davantage présente dans les entreprises. Cela étant, les scientifiques qui ont travaillé sur le sujet ont commencé à lancer des alertes dès 2003, notamment la Royal Society, qui a publié un rapport très alarmiste sur la nécessité de faire un suivi des nanoproduits et une évaluation des risques liés aux nanos. Plus récemment, les travaux de l'Afsset ont également permis de nourrir le débat.

Les entreprises communiquent-elles sur leur expertise et sur les évaluations qu'elles font de leurs produits ?

Non, il n'y a aucune transparence et c'est un réel problème. Vivagora, qui est pourtant missionnée par le ministère du développement durable pour définir une méthode d'expertise, a beaucoup de mal à obtenir ces informations. Certaines entreprises du secteur chimie, comme Arkema, sont bien conscientes des risques sanitaires et communiquent. En produisant des nanotubes de carbone, le groupe Arkema sait qu'il existe un risque de cancer avéré s'il expose ses travailleurs au plan respiratoire et il prend les précautions nécessaires pour protéger ses salariés. Il en parle également à ses clients, comme Michelin, dont les pneus contiennent ces nanoproduits. Mais la communication s'arrête là.

L'industrie alimentaire se montre-t-elle particulièrement absente du débat ?

Effectivement, elle ne veut pas entrer dans le débat, au point qu'il y a eu des échanges conflictuels avec les représentants de la Commission européenne. Ce secteur affirme ne pas utiliser de nanos, et refuse même de répondre à nos invitations dans le cadre du Nanoforum, contrairement aux représentants de l'industrie chimique ou cosmétique, qui acceptent de venir. Les représentants de l'agroalimentaire, s'ils assistent aux réunions, c'est en sous-marin, sans signaler leur présence.

Au final, ce silence ne risque -t-il pas de nourrir des peurs et d'aboutir à un rejet de la part des consommateurs ?

Il est clair que cette attitude pourrait devenir contre-productive pour les industriels eux-mêmes. S'ils continuent à nier des risques potentiels et qu'un scandale sanitaire ou environnemental apparaît, ils risquent de provoquer un rejet comparable à celui des OGM. Le silence de l'agroalimentaire pose d'ailleurs un problème aux autres industriels, car si un risque passé sous silence surgit, ce sont tous les secteurs qui en pâtiront. L'ensemble des nanos produits pourraient être discrédités alors que tous ne sont pas toxiques.

Certaines enseignes ont toutefois pris des initiatives ?

La grande distribution est en quelque sorte le fusible sur ce sujet, car elle est directement au contact du consommateur. Carrefour a bien compris l'enjeu de l'acceptabilité sociale des nano produits et a voulu prendre les devants en développant, au sein de l'Afnor, des critères de développement responsable des nanotechnologies.

Seul le secteur des cosmétiques sera soumis à une obligation d'étiquetage « nano », pensez-vous que cela puisse être étendu à d'autres produits ?

Là aussi, c'est une question très délicate, car d'une part il faut que les pouvoirs publics puissent contrôler la véracité de ces informations, et d'autre part, cet étiquetage est-il vraiment utile ? L'idée, c'est qu'il faut signaler au consommateur qu'il s'agit de produits avec des propriétés nouvelles, qui impliquent des risques nouveaux. Mais on ne peut pas déléguer toute la responsabilité sur le consommateur, et lui demander d'assumer des risques qu'il ne souhaite pas prendre ! Il faudrait se poser la question, en amont, de savoir si ces technologies sont vraiment utiles à la société et quels sont leurs bénéfices réels avant de les lui imposer.

Aujourd'hui beaucoup de produits contiennent ces nanos, comment freiner leur développement dans le quotidien ?

Il est vrai qu'on les trouve aussi bien dans les frigos, les revêtements, que dans les claviers d'ordinateurs, les textiles... On se dirige incontestablement vers une généralisation. Il faudrait donc pouvoir trier les usages des nanos en amont et trancher entre l'utilité et la futilité ! Les chaussettes anti-transpiration sont un cas d'école : les nanoparticules d'argent qui apportent l'effet anti-bactérien disparaissent après quelques lavages, donc non seulement ce n'est pas très utile, mais en plus ces nanoparticules partent dans les eaux usées, ce qui peut être néfaste pour les stations d'épuration notamment.

D'une manière générale, ces nouvelles technologies impliquent-elles aussi de nouvelles formes de gouvernance, d'évaluation et de concertation ?

Oui, c'est certain, on ne peut plus se satisfaire d'une gestion des risques traditionnelle. Il faut travailler sur les usages et sur les valeurs liées à cette technologie, à l'image de la CNIL avec l'informatique. Les parties prenantes doivent pouvoir poser les questions pertinentes pour la société, évaluer les risques et les bénéfices, l'apport de ces substances par rapport à l'existant, sans pour autant brandir le principe de précaution et tout stopper. Avec les nanos, les outils de vigilance et de veille citoyenne doivent eux aussi évoluer, au-delà des aspects purement réglementaires, vers des processus d'autorisations qui considèrent l'intérêt général.

Propos recueillis par Véronique Smée
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