Publié le 08 mars 2013

ENVIRONNEMENT

L'enjeu sanitaire de la substitution du bisphénol A

Avec les restrictions d'utilisation du bisphénol A (BPA) étendues à de nombreuses applications, l'industrie a mis sur le marché des produits « BPA free ». Reste à prouver la sécurité sanitaire de ces substituts. Le cas du bisphénol S interroge les politiques de substitution.

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L'étude scientifique publiée en 2012 par Environmental Science and technology sur l'exposition des populations au Bisphénol S (BPS), est la première du genre. Depuis le retrait progressif du BPA -massivement employé dans la fabrication de contenants alimentaires et comme adjuvant à de nombreux plastiques-, amorcé dès la fin des années 1990 au Japon, début 2 000 aux Etats-Unis, puis en France, les industriels se sont tournés vers d'autres composés. Les restrictions d'utilisations du BPA étendues à de nombreux pays -en raison de son caractère de perturbateur endocrinien avec des effets délétères sur le développement (système endocrinien, neurologique immunitaire)-, l'industrie mondiale l'a remplacé progressivement par d'autres substances ou d'autres composés comme le bisphénol S, B, F et AF.

Un usage répandu du BPS en remplacement du BPA

Tous ces bisphénols ont été et sont utilisés dans la production de polycarbonates et de résines. Selon l'étude sur l'exposition humaine au BPS conduite dans huit pays (Chine, Japon, Etats-Unis, Malaisie, Koweït, Inde et Vietnam) sur la base d'échantillons d'urine, les taux les plus élevés de BPS se situent au Japon aux Etats-Unis, suivi par la Chine. La fréquence de détection est de 100% au Japon, 97% aux Etats Unis, 82% en Chine. Les auteurs de l'étude notent à cet égard que la fréquence et les taux élevés comparés aux autres pays sont en concordance avec les efforts réalisés notamment par ces deux pays pour substituer le BPA : le Japon a ainsi banni le BPA des tickets de caisse dès 2001 tandis que le plus important fabricant américain de papier thermique annonçait, en 2006, le remplacement du BPA par le BPS. Mais cette application du BPS est loin d'être la seule : les mesures de BPS sont les plus élevées dans les échantillons d'urine qui comportent aussi le plus de BPA, indiquant des sources d'expositions similaires : cannette et conditionnements alimentaires. Enfin, ce sont les plus jeunes (moins de 19 ans) qui présentent les taux les plus élevés. Et les auteurs de conclure que les concentrations relativement importantes de BPS au Japon et aux Etats-Unis par rapport aux autres pays investigués, indiquent un usage répandu du BPS en remplacement du BPA.

Pas de limite de migration pour le BPS

Pourtant les propriétés oestrogéniques du groupe des bisphénols sont connues depuis 1936 tant pour le BPA que pour le BPS, le bisphénol B, AF ou encore le F. Mais contrairement au BPA, le plus utilisé, les études de toxicité sont encore peu nombreuses, même si au cours des 5 dernières années, la recherche commence à produire des données, démontrant des effets similaires entre le BPA et le BPS. Le BPS ne fait donc l'objet d'aucune restriction d'utilisation. Mais surtout, il n'y a pas de limite maximale de résidu, ni de limite de migration règlementaire de cette substance de l'emballage vers l'aliment. Pourtant, tout comme le BPA, le BPS migre de la cannette vers la boisson par exemple, ou du revêtement en résine époxy de la boîte de conserve dans l'aliment, exposant par cette voie les populations.

Si la limite de migration vers l'aliment du BPA et la dose journalière tolérable (0,05mg par kg de poids corporel et par jour) longtemps considérée comme sûre, sont à présent remises en cause en raison des effets à faibles doses des perturbateurs endocriniens, rien de tel en ce qui concerne le BPS. Or, l'étude publiée en janvier 2013 par Vinas et Watson (Environmental health perspectives ) montre qu'à quelques variantes près, le BPS agit de la même façon que le BPA en interférant avec le système hormonal, et ce, à des niveaux infimes. Pour Daniel Zalko, chercheur à l'INRA-Toulouse, et auteur de nombreuses études sur les différents bisphénols, il faudra certainement plusieurs années avant de parvenir, pour le BPS, à un corpus d'études scientifiques aussi étayé comme cela été le cas avec le BPA.

Inquiétudes sur l'ensemble de la famille des bisphénols


L'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail), de son côté, a entrepris en 2011 un travail de recensement des alternatives au BPA dont une première note est parue en juin 2012 faisant état de plus de 70 substituts en fonction des usages (polycarbonate, résine époxy, papier thermique), qui doit être suivie par un rapport complet. Celui-ci sera rendu public dans la première quinzaine d'avril, avec une série de 4 rapports sur la question du BPA et de ses substituts possibles. Quid du BPS ? « On a identifié une liste de candidats potentiels comme alternatives au BPA, dont le BPS, indique Dominique Gombert, directeur de l'évaluation des risques de l'Anses. Mais l'agence a des inquiétudes sur l'ensemble de la famille des bisphénols et de leur potentiel de perturbateur endocrinien. C'est ce message que nous faisons passer aux industriels dès que nous le pouvons».
Dans quelles applications le BPS est aujourd'hui présent ? Le secret commercial est bien gardé dès lors qu'il n'y a pas de restriction d'utilisation. Ceux qui ont opté pour le BPS ne le diront pas (le consommateur pourra toujours éviter s'il le souhaite le polyethersulfone utilisé par exemple par la marque Avent pour ses biberons « sans BPA ») et ceux qui ont choisi un autre substitut, concurrence oblige, n'en feront pas non plus publicité.

Anne-Corinne Zimmer
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