Publié le 10 janvier 2014

ENVIRONNEMENT

Japon: des surgelés empoisonnés au pesticide neurotoxique

Depuis maintenant quelques mois, des produits alimentaires surgelés contenant du malathion, un insecticide neurotoxique, circulent au Japon. Près de 1 700 consommateurs ont déclaré avoir été malades après en avoir ingéré. Les entreprises incriminées ont pourtant tardé à réagir.

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Les produits surgelés incriminés
© DR

La ministre japonaise de la Consommation, Masako Mori, est fâchée: « Sans rapport de votre part, les autorités ne peuvent pas agir », a-t-elle sermonné début janvier Yutaka Tanabe, patron du fabricant de mets surgelés Aqlifoods englué dans un scandale de produits empoisonnés.

Quelques jours auparavant, le 29 décembre, Aqlifoods avait en urgence convoqué la presse pour lancer un rappel massif portant sur une cinquantaine de références de pizzas, croquettes et autres préparations. Motif: une importante concentration de malathion, un insecticide neurotoxique, avait été découverte dans plusieurs produits sortis de la même usine Aqlifoods de Gunma, au nord-est de Tokyo. Cela faisait deux jours que le groupe était au courant, mais il a voulu conduire des tests plus approfondis avant d'avertir le grand public.

Un scandale de grande ampleur

Aqlifoods avait reçu dès le 13 novembre une première alerte d'un client qui se plaignait d'une « odeur de pétrole ou d'huile de vidange » dans des pizzas. Neuf autres réclamations similaires ont ensuite été enregistrées entre le 15 novembre et le 3 décembre. C'est à partir de ce moment que l'entreprise, une entité du groupe Maruha Nichiro Holdings, a commencé à prendre l'affaire au sérieux et à effectuer une enquête avec des analyses confiées à des laboratoires extérieurs. Toutefois, il a fallu plus d'un mois entre la première plainte et l'analyse du problème et avant que le grand public ne soit mis au courant. Dans ce laps de temps, plusieurs personnes ont consommé des produits contaminés sans le savoir, sont tombées malades et n'ont compris qu'après coup la raison de leurs malaises. D'après les données compilées par les médias japonais, à la date du 8 janvier, plus de 1 700 consommateurs ont reconnu avoir été rendus malades par l'ingestion de surgelés. Certains ont même été hospitalisés, dont un bébé de 9 mois.

Plus de 6,4 millions de produits d'une cinquantaine de références différentes ont été rappelés, mais au 7 janvier, seulement 1,82 million (28%) avaient été récupérés, dont 1,74 million dans les circuits de distribution et seulement 80 101 auprès de consommateurs. Cela signifie qu'il reste d'importantes quantités d'aliments impropres dans les congélateurs de particuliers qui n'ont toujours pas réagi et risquent de manger ces plats en dépit de la couverture médiatique et des pleines pages d'avertissement publiées dans la presse. Aqlifoods a reçu quelque 720 000 appels de consommateurs inquiets entre le 29 décembre et le 8 janvier inclus.

Une teneur en pesticide 2,5 millions de fois plus élevé que la limite légale

De très nombreuses questions restent pour le moment sans réponse. Comment se fait-il qu'une teneur en pesticide jusqu'à 2,5 millions de fois supérieure à la limite légale ait pu se trouver dans des produits certes fabriqués dans la même usine mais de natures diverses et sur des lignes différentes ? Comment ont-ils pu franchir toutes les étapes du processus de production sans que quiconque ne s'en rende compte ? Une enquête des services de police est ouverte pour déterminer les causes de cette intoxication d'aliments, mais d'ores et déjà est soupçonnée une introduction délibérée de malathion au cours de la fabrication. Cependant, d'après des ouvriers interrogés par les médias japonais, des fouilles ont lieu à l'entrée et à la sortie de l'usine et de nombreuses caméras sont installées à l'intérieur, ce qui rend a priori difficile le transport dans le site de production d'une bouteille de pesticide.

Cette affaire est d'autant plus choquante pour les Japonais qu'ils ont a priori plutôt confiance dans les mesures d'hygiène prises dans leur pays vis-à-vis des aliments, normes extrêmement sévères en général, trop jugent même des industriels étrangers soumis aux mêmes règles lorsqu'ils exportent dans l'archipel. Les Nippons achètent d'ailleurs autant que possible des produits préparés et conditionnés au Japon. Cette affaire est très mauvaise pour le secteur des produits surgelés dans son ensemble et l'on peut être certain que les congélateurs des supermarchés ne vont pas être très fréquentés dans les prochaines semaines.

Un manque de réactivité des entreprises et de l'Etat

Par ailleurs, les entreprises nippones, lorsqu'elles découvrent un problème, tardent souvent à réagir et veulent ensuite être à 100% sûres des faits avant de communiquer, ce qui est la négation même du principe de précaution qui devrait s'appliquer dans ce genre de cas. Cette attitude qui n'est pas tant de la désinvolture qu'une tentative d'éviter le scandale (quitte au contraire à le rendre plus grave encore) ne concerne pas seulement le secteur de l'alimentation. Récemment, l'entreprise de cosmétiques Kanebo a dû de la même façon rappeler toutes ses crèmes et lotions pour blanchir la peau, après des plaintes d'apparition aléatoire de tâches décolorées de l'épiderme. Il a fallu des mois avant que Kanebo ne reconnaisse les faits et agisse. On se souvient aussi de l'affaire Mitsubishi Motors il y a une dizaine d'années. Le constructeur d'automobiles n'avait pas rappelé ses véhicules malgré des anomalies à maintes reprises signalées, et ce jusqu'à ce que surviennent des accidents.

Les autorités nippones ne sont pas non plus toujours exemptes de reproches: c'est pas exemple elles qui avait jugé bon d'octroyer le label « bon pour la santé » à des huiles de cuisine proposées par le groupe Kao, avant que ce dernier ne décide de tout retirer des rayons après avoir constaté qu'un des ingrédients pouvait être cancérogène.

Karyn Nishimura, à Tokyo
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