Publié le 23 novembre 2010

ENVIRONNEMENT

« Il faudrait faire le tri dans les multiples usages des nanoproduits »

L'association scientifique Vivagora publie un rapport sur les impacts de deux catégories de nanoparticules - le nano-argent et le dioxyde de titane- particulièrement répandues dans notre quotidien. L'objectif est de partager cette expertise avec la société civile et de consulter les parties prenantes pour peser sur les futures législations. Explications avec Dorothée Benoit-Browaeys, déléguée générale de Vivagora.

131926_GF.jpg

Consultation le 9 décembre

Vivagora a mis en place un projet expérimental, à la demande du Ministère du développement durable, de méthode d'expertise pluraliste sur « les revêtements de surface incluant des nanomatériaux », ce qui permet de leur donner des nouvelles propriétés (imperméabilité, dépolluantes...). En associant divers acteurs venus du monde académique, économique, associatif, administratif et politique, elle souhaite faire un travail pionnier sur la notion de principe de précaution. L'idée est de caractériser les bénéfices et les risques de ces nanomatériaux et de mettre à disposition de la société civile et des acteurs publics cette expertise permettant de prendre des décisions sur l'encadrement des nanotechnologies. Après la consultation du 9 décembre ouverte aux parties prenantes, un colloque réunira les acteurs publics et privés en mars 2011.

Novethic : L'étude que vous publiez s'intéresse au nano-argent et au dioxyde de titane. Pourquoi avoir choisi ces deux substances ?

Dorothée Benoit-Browaeys. Nous avons choisi de focaliser notre expertise sur les revêtements au TiO2 ou au nanoargent parce que ces produits, présents dans les ciments, les peintures, l'électroménager ou encore les textiles sont parmi les plus répandus dans notre quotidien, après les cosmétiques et les plastiques. Ces marchés sont en pleine croissance : l'argent est la substance « nano » la plus répandue (plus de 25% des produits de grande consommation); la France est aussi l'un des grands producteurs de nanotitane.
Or, nous disposons de très peu de données sur les effets positifs ou négatifs de ces substances en pleine banalisation. Les industriels mettent en avant les propriétés dépolluantes, autonettoyantes ou anti-bactériennes de ces produits. Du fait de certains risques plus ou moins confirmés pour l'environnement ou la santé, il faudra bien disposer des informations pour faire le tri en fonction des différentes allégations, impacts et usages.

Vous évoquez justement dans le rapport la vogue des produits anti-bactériens. Quel est le bénéfice pour les consommateurs ?

Cette vogue correspond aux aspirations actuelles de confort et d'hygiène, mais un produit anti-bactérien peut également avoir des effets pervers à long terme, car certaines bactéries sont nécessaires à l'organisme. Il faut se poser la question de l'utilité et du confort d'une part, et de l'intérêt collectif d'autre part car le consommateur n'est peut être pas roi, quand ses achats compromettent par exemple le fonctionnement des stations d'épuration (qui ont besoin de bactéries pour fonctionner). Si certains usages ne sont pas nécessaires, et en plus font peser un risque sur la santé ou l'environnement, il faudra bien créer des outils politiques pour les interdire. Le principe de précaution ne dit pas autre chose.

Les industriels prennent-ils en compte ces éléments du débat ?

Il existe des industriels qui commencent à réfléchir à l'utilité de certaines applications, et qui sont prêts à abandonner des produits pouvant les mettre en défaut sur leur vigilance par rapport aux impacts des nanos. D'ailleurs, certains fabricants d'électroménager ont fait le choix de ne pas en incorporer, quand d'autres systématisent leur utilisation. Il faut donc nuancer l'attitude des industriels sur ces questions. Certains pressentent un rejet potentiel des consommateurs et s'y adaptent, d'autres refusent toute communication en déclarant qu'ils n'en utilisent pas. Ils évitent que leur nom soit associé à ces produits, pour ne pas donner prise au débat.

De fait, seuls 3 industriels sur 17 ont répondu à vos questions. Quelles sont leurs motivations ?

Ceux qui ont contribué à notre étude se sont présentés de manière très ouverte, avec l'idée de vouloir apprendre à en parler et à communiquer. Ils ne veulent pas passer à côté des débats actuels sur le principe de précaution et ont eu une attitude constructive sur le sujet, quel que soit leur secteur, leur taille et leurs produits.

Comment obtenir des données fiables en dehors de celles qui sont fournies par les industriels eux-mêmes, quand ils en donnent ?

C'est le cœur du problème concernant les nanotechnologies. Il existe une grande diversité d'acteurs, entre ceux qui en produisent, ceux qui les transforment ou les incorporent, ceux qui en font des applications très spécifiques, etc. Chacun a des enjeux particuliers, développe des usages spécifiques et cela rend très difficile l'évaluation des produits. Lorsqu'on s'adresse aux utilisateurs des peintures ou des ciments qui travaillent dans le BTP par exemple, ils ne savent pas répondre à nos questions, car eux-mêmes n'ont pas d'informations sur le sujet ! La toxicité est fonction des usages, et ceux qui produisent n'évaluent pas toutes les situations !

Concernant le dioxyde de titane, que sait-on de sa toxicité ?

Globalement, les groupes qui produisent le nano-argent sont peu transparents et encore moins lorsqu'il est fabriqué en Corée ou en Chine ! Pourtant cette substance se banalise dans des produits au contact de la peau comme les collants, les chaussettes ou encore dans l'électroménager. Or, le nano-argent pose notamment le problème du relargage des particules dans l'environnement....

Ce rapport a pour but d'associer la société civile aux décisions qui pourraient être prises pour encadrer ces technologies. Quelle gouvernance peut-on envisager ?

En premier lieu, je rejoins l'avis sur les nanos du Conseil national de la consommation (CNC) qui souligne que l'étiquetage des nanoproduits ne règle pas les problèmes car il ne peut rien dire de l'ampleur d'un risque. Plus utile est de pouvoir tracer les nanomatériaux et de développer l'information qui se transmet entre les acteurs de la chaîne de production. On peut surtout imaginer, qu'à l'image de la bioéthique, on s'équipe d'une instance pluraliste chargée d'autoriser et d'interdire les usages. Nous avons bien un système d'autorisation de mise sur le marché (AMM), pourquoi ne pourrions pas mettre en œuvre une procédure d'autorisation de mise en société (AMS) ?
Vivagora propose pour cela d'associer les parties prenantes au débat - c'est l'objet de notre consultation du 9 décembre - et de discriminer avec elles, les usages les plus critiques et les usages souhaitables des nanos. Faire la part des choses pour hiérarchiser les vigilances, tel est l'horizon de la démarche.
Cette expertise expérimentale « en spirale » (qui intègre progressivement les divers acteurs concernés), s'achèvera en mars prochain par une concertation entre associations, industriels, académiques et les pouvoirs publics pour définir ensemble comment maîtriser les usages des nanoproduits (évaluations, encadrements, limitations).

Propos recueillis par Véronique Smée
© 2020 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

ENVIRONNEMENT

Santé environnementale

Perturbateur endocriniens, pesticides, produits cancérigènes, effets toxiques indésirables, cocktails chimiques, la liste est longue des produits considérés comme dangereux pour la santé humaine. Ces dangers font l’objet de controverses comme le montrent les débats autour des ondes magnétiques.

Contagion steven soderbergh Warner Bros

Épidémie de coronavirus : avec le film Contagion, Hollywood avait tout prévu

Sorti fin 2011, le film Contagion de Steven Soderbergh dépeint une pandémie d’un virus particulièrement dangereux. Œuvre de fiction très bien documentée, elle présente de nombreuses ressemblances avec la crise actuelle du Covid-19. On ne pourra pas dire qu’Hollywood ne nous avait pas prévenus…

Happychemicals

Avec sa SinList, l’ONG ChemSec alerte un public non expert sur les risques chimiques

L’ONG suédoise spécialiste des risques chimiques ChemSec organisait un événement à Bruxelles le 14 novembre à l’occasion de la sortie de sa SinList, sa nouvelle liste de substances à remplacer d’urgence parce qu’elles sont trop dangereuses. En associant scientifiques, entreprises, productrices et...

Maree noire bresil mysterieuse benevoles nordeste ANTONELLO VENERI AFP

Le Brésil en proie à une mystérieuse marée noire depuis trois mois, la plus grosse de son histoire

Trois mois après le début de la pire marée noire de son histoire, le Brésil accuse un pétrolier grec d'être responsable de ce déversement. Des accusations démenties par la société gestionnaire. Sur place, le président Jair Bolosonaro assure que le pire reste à venir et les bénévoles continuent de se...

Sargasses wikipedia Patrice78500

Pour lutter contre les sargasses, le gouvernement mise sur des solutions innovantes plutôt que sur un nouveau plan d’aides

Les sargasses étaient au menu de la visite d’Édouard Philippe en Guadeloupe le 26 octobre. Le chef du gouvernement assure prendre le problème à bras-le-corps mais n’a pas annoncé le renouvellement d’un plan d’aides pour la région. Il faut, selon lui, miser avant tout sur des solutions innovantes et...