Publié le 02 février 2010

ENVIRONNEMENT

Thon rouge : la France devrait bientôt se prononcer

Selon l'avis des experts, le thon rouge est en train de disparaître. La France, qui n'a cessé de retarder l'annonce de sa décision, devrait se prononcer prochainement en faveur de l'interdiction de son commerce au plan international.

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Nombre d'études scientifiques le prouvent : le thon rouge est en train de disparaître de l'Atlantique Ouest et de la Méditerranée. D'après le WWF, les stocks de thons en âge de se reproduire auraient ainsi chuté de plus de 75% ces cinquante dernières années. D'après les chercheurs du SCRS, Comité scientifique de la Commission Internationale pour la Conservation des Thonidés de l'Atlantique (ICCAT), la population actuelle de thons rouges matures équivaut à moins de 15% de la population historique. Et même si un moratoire de dix ans sur le commerce de l'espèce était voté, celle-ci n'aurait qu'une chance sur deux de sortir de la zone rouge dans laquelle la sur-pêche l'a entraînée. Les chiffres en la matière sont éloquents : 60 000 tonnes de thon rouges ont été capturés en 2008, alors même que l'ICCAT avait fixé un quota annuel de 28 500 tonnes. Un constat d'autant plus dramatique que les experts situent le seuil maximal de rendement, c'est-à-dire le tonnage maximal de capture qui préserve le renouvellement du stock, à 20 000 tonnes par an. Face à l'urgence, l'ICCAT a donc décidé, fin novembre 2009, « un abaissement du total des prises admissibles à 13 500 tonnes en 2010, conformément aux recommandations du Comité scientifique de la Commission. »
Cette mesure permettra-t-elle d'enrayer l'extinction annoncée de l'espèce ? ONG et scientifiques en doutent, comme en témoigne l'enquête publiée en avril 2009 par le WWF, qui annonce la disparition du thon rouge pour 2012.

L'Union européenne encore indécise

Les ONG de protection de l'environnement réclament donc depuis plusieurs années l'inscription de l'espèce à l'annexe I de la CITES*. Ce classement en interdirait tout commerce international. Mais sur ce point, les avis divergent entre les 27 membres de l'Union Européenne. Depuis la proposition de Monaco, en juillet 2009, d'inscrire le thon rouge en annexe I, deux camps s'opposent, au fil de prises de positions parfois contradictoires. Et la France joue un rôle majeur dans ce feuilleton politique. Nicolas Sarkozy avait en effet soutenu dans un premier temps la proposition monégasque lors d'un discours au Havre en juillet 2009, entrainant dans son sillage le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Pays-Bas et l'Autriche. Mais deux mois plus tard, alors que la Commission Européenne déposait sur la table du Conseil une proposition en faveur de l'annexe I, la France a rallié le camp des « anti » (Espagne, Italie, Malte, Chypre et Grèce), pour finalement bloquer le processus européen. Les pêcheurs de thon rouge ont préféré défendre une inscription à l'annexe II, qui laisse la possibilité de commercer, sous couvert de permis spécifiques.

Or, le positionnement de l'UE sera déterminant pour le sort de l'espèce lors de la prochaine Conférence des Parties de la CITES, en mars 2010 à Doha. L'Europe n'a donc plus que quelques semaines pour accorder sa voix.

D'autant que les échéances européennes viennent compliquer cette situation déjà critique. Car si la Commission attendait de pied ferme la décision française, c'est aussi parce qu'elle n'est pas parvenue à mettre d'accord les deux commissaires en charge de cette question. Stavros Dimas, commissaire à l'environnement défendait effectivement l'inscription en annexe I, quand Joe Borg, commissaire aux affaires maritimes et à la pêche, originaire de Malte, y était farouchement opposé. L'espoir repose donc désormais sur Janez Potonik et Maria Damanaki, nouveaux commissaires qui devraient entrer en fonction dans les prochains jours.

Pourquoi la France a-t-elle tant attendu ?

Côté français, le choix entre annexe I et II est devenu ces dernières semaines un enjeu tant politique qu'électoral. Politique, car Jean-Louis Borloo, ministre en charge de l'environnement, et Bruno Le Maire, son homologue en charge de la pêche, se sont publiquement opposés sur le sujet, le premier plaidant pour l'annexe I, et le second, pour l'annexe II. Électoral, car au moment des régionales, l'interdiction du commerce du thon rouge pourrait faire fuir les pêcheurs-électeurs, notamment dans le Languedoc-Roussillon, où se trouvent les plus importants ports thoniers français, à Sète et Port-Vendres. Pourtant d'après Greenpeace, « cette pêche n'emploie en France que 150 personnes, pour une saison de pêche d'un mois, sur les thoniers senneurs, bateaux de pêche industrielle qui concentrent la majorité du quota de pêche. Ces quelques vingt bateaux emploient fréquemment des marins du Sénégal ou du Ghana, à très faible rémunération (...) Au total ce sont peut être quelques centaines d'emplois à plein temps dont il s'agit. »

Les pêcheurs refusent évidemment l'inscription du thon rouge en annexe I, et justifient leur activité par le fait que l'ICCAT autorise des quotas de pêche. Pour Hubert Carré, directeur général du Comité National des Pêches Maritimes et des Élevages Marins, « le thon ne répond pas aux critères de la CITES pour être qualifié d'espèce en voie d'extinction. Interdire son commerce, surtout en période de crise, est donc totalement injustifié. »

La position française devrait être annoncée très prochainement. Notamment car l'Italie vient de s'exprimer en faveur de l'interdiction du commerce, par la voix de son conseiller gouvernemental à la pêche, Antonio Buonfiglio. Il annonçait le 27 janvier dernier dans le Finantial Times être « ouvert au classement en annexe I ». Une annonce qui redéfinit les rapports de force européens en défaveur de la France, comme le souligne François Chartier, chargé de campagne Océans à Greenpeace France : « alors que Nicolas Sarkozy s'était déclaré en juillet dernier pour l'arrêt de la commercialisation de l'espèce, la France fait aujourd'hui, par son silence, bien pâle figure à côté de l'Italie... »

D'après le journal Le Monde, Paris serait en train de négocier avec Bruxelles la création d'une zone de pêche exclusive pour les petits artisans qui pêchent à la canne, et des aides à la reconversion aux pêcheurs touchés par l'interdiction du commerce. Jean-Louis Borloo devrait se prononcer officiellement d'ici quinze jours.

* Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction

Anne Farthouat
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