Publié le 08 octobre 2013

ENVIRONNEMENT

Sables bitumineux : des ONG en alerte, des pétroliers actifs et une Europe qui hésite

Considérés par les pétroliers comme une ressource d'avenir, les sables bitumineux, présents majoritairement au Canada et au Venezuela, continuent d'être dénoncés par les ONG comme une énergie néfaste pour l'environnement et les populations. Total, qui a fait des huiles lourdes un axe prioritaire de développement, tente de rassurer en promettant des efforts en matière d'impact, et une plus grande implication des populations locales.

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Les sables bitumineux suscitent toujours autant d'inquiétude. Le 3 octobre 2013, 21 prix Nobel ont adressé une lettre à José Manuel Barroso. Les signataires demandent au président de la Commission européenne et aux ministres des Etats membres de mettre en œuvre au plus vite la Directive sur la Qualité des Carburants (voir aussi « La directive européenne sur les carburants otage des intérêts commerciaux »)

Présents dans diverses parties du monde, les sables bitumineux sont surtout exploités au Venezuela et au Canada, qui rassemblent à eux deux 95 % de la production mondiale. La province canadienne de l'Alberta, située à l'ouest du pays, représente une zone d'extraction importante. Les compagnies pétrolières y ont déjà ponctionné la majorité de la ressource disponible en surface, via des mines à ciel ouvert, avec de lourdes conséquences environnementales (déforestation, consommations d'eau colossales, contamination des rivières...) C'est en tout cas le constat de plusieurs ONG, qui tentent de mobiliser la population, comme elles ont réussi à le faire avec les gaz de schiste. Ainsi, Les Amis de La Terre ont produit récemment un film intitulé « Sables bitumineux : jusqu'au bout de la Terre », qui dresse un parallèle entre les sables bitumineux du Canada et ceux de Madagascar, convoités par les compagnies pétrolières. « Les populations ne sont pas contre l'extraction. Ils veulent juste des moyens compatibles avec la préservation de l'environnement », rapporte Christopher Walker, le réalisateur du film.

De leur côté, les compagnies pétrolières ont trouvé un soutien de poids puisque le ministre canadien des Ressources Naturelles Joe Oliver s'est déplacé dans plusieurs pays d'Europe en mai 2013 pour « vendre » les sables bitumineux. Il faut dire que, pour le Canada, l'enjeu économique est majeur : les ressources de pétrole brut sont estimées à 343 milliards de barils, dont 90 % de sables bitumineux, selon un rapport de l'Office national de l'énergie canadien.

Une extraction moins polluante est-elle possible ?

Les pétroliers, pour certains, militent pour une amélioration des techniques d'extraction de cette ressource qu'ils estiment nécessaire pour répondre à la demande en énergie. « Le mix énergétique va évoluer avec une part croissante des énergies renouvelables, mais la part de pétrole va rester significative. D'ici 2035, elle sera d'environ de 28%. D'ici là, il nous faut compenser le déclin du pétrole conventionnel avec, entre autres, des solutions d'huiles extra-lourdes », explique Sophie Barthe, déléguée Canada de la branche Exploration-Production de Total. Au Canada, la compagnie pétrolière du projet Surmont dont la première phase est en production depuis 2007, et étudie actuellement trois projets : « Fort Hills Mine » (une mine à ciel ouvert avec une capacité de 180 000 barils par jour) ; « Joslyn North Mine » (extraction minière, 100 000 barils par jour) et « Surmont phase 2 » (extraction thermique, 110 000 barils par jour). Total reconnaît que les activités d'extraction ont un impact en matière de consommation d'eau et d'énergie. Mais la compagnie française s'est fixé des objectifs pour en limiter les impacts. A Joslyn North, par exemple, Total prévoit que l'eau nécessaire à la séparation de l'huile lourde contenue dans les sables bitumineux sera recyclée à 85%. Quant à Surmont, où les sables bitumineux se trouvent plus en profondeur dans les sols (en-dessous de 100 mètres), un procédé d'extraction par injection de vapeur d'eau recyclée. « Dans notre projet, nous utilisons l'eau souterraine, impropre à la consommation, et non l'eau d'une rivière. Et nous prévoyons de satisfaire les besoins en eaux à 95 % par de l'eau recyclée », précise Sophie Barthe.

Total s'engage

Mais la consommation énergétique n'est pas le seul grief fait aux sables bitumineux. La question des émissions de CO2, de la déforestation (3 000 km² de forêt ont disparus selon Greenpeace) et de l'impact sur les populations (contamination de l'eau, taux de cancer plus élevé autour des bassins de décantation...) sont au cœur des préoccupations des ONG. Ces dernières ont d'ailleurs interpellé maintes fois Total sur le sujet. C'est pourquoi l'entreprise tente de désamorcer l'élan contre les sables bitumineux avec diverses initiatives. « Pour le site de Joslyn, nous nous engageons à réhabiliter 100% des terrains dans les sept années qui suivent la cessation de l'activité » rapporte Sophie Barthe. De même, la compagnie a imaginé, pour le site Joslyn North Mine, des bassins de sédimentation qui occupent une place moins importante que les bassins traditionnels. Quant aux populations amérindiennes qui vivent près des sites, Total a établi avec eux un dialogue régulier concernant les impacts environnementaux et économiques de ces activités : parmi les populations qui résident dans un rayon de 50 kilomètres, la compagnie a conclu un accord avec une de communautés de Fort Chipeywan sur la durée du projet, soit 40 ans. Et des négociations sont en cours avec deux autres « First Nation ». Objectif : définir des engagements environnementaux mais aussi élaborer des projets éducatifs et économiques. Financement d'études, formation, construction d'une maison de retraite médicalisée, accès à divers emplois sur les sites de production, en sont quelques exemples. Enfin, pour achever de convaincre, Total s'est rapproché de Pembina, un institut de protection de l'environnement canadien. Une manière pour le groupe français de se démarquer des compagnies pétrolières présentes historiquement, mais aussi de rassurer l'opinion et les Etats, notamment européens. Car les pétroliers ont de grandes ambitions pour la ressource : actuellement, moins de 1% des réserves sont en cours d'exploitation ou de développement selon Total. Mais cette proportion pourrait être multipliée par 8 d'ici 2030. Reste à savoir si l'exploration des sables bitumineux de manière plus responsable est réellement possible.

Céline Oziel
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