Publié le 25 mai 2010

ENVIRONNEMENT

Mobilisation contre les sables bitumineux

Alors que l'exploitation des sables bitumineux, dont l'impact sur l'environnement est très préoccupant, bat son plein, les associations environnementales font campagne pour tenter de mobiliser les populations et convaincre les entreprises pétrolières d'y renoncer.

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© ®Martin Leers

Et l'Union européenne ?

Face aux sables bitumineux, que fait l'Union européenne ? Pas grand-chose, dénoncent les ONG. Si l'UE est en train d'examiner une directive « qualité carburant » visant à baisser de 6% les émissions de GES des carburants de l'Union Européenne d'ici 2020, son effet serait réduit car elle ne distinguerait pas le pétrole extrait de façon classique de celui des sables bitumineux, beaucoup plus émetteurs en GES, déplore le collectif Urgence Climatique. Par ailleurs, lors de la remise d'un rapport des Amis de la Terre le 5 mai dernier, « le représentant de la commission européenne qui nous a reçu nous a dit que le problème n'existait pas car il n'y a pas de pétrole provenant des sables bitumineux en Europe », explique, sans y croire, Aloys Ligault, chargé de la RSE pour l'association. Un récent rapport de Greenpeace met en effet en évidence que du diesel partiellement issu de ces sables serait livré en Europe...Mais il est vrai que le marché le plus intéressant pour le Canada est bien celui des Etats-Unis, déjà leur premier client mais qui trouve ainsi un moyen de s'approvisionner plus sûrement en pétrole...

Depuis quelques années, la province de l'Alberta au Canada, fait l'objet de toute l'attention des compagnies pétrolières et des associations environnementales. Car la première région pétrolière du pays regorge d'un nouveau type de pétrole : les sables bitumineux (ou sables d'huile), soit un mélange de bitume, de sable, d'argile minérale et d'eau. Depuis le lancement de leur exploitation en 2007, plus de 6 milliards de barils ont été produits mais ce n'est qu'un début : la province abriterait encore 174 milliards de barils récupérables et jusqu'à 1,7 trillons -plus difficilement exploitables- plaçant le Canada au deuxième rang des producteurs d'hydrocarbures après l'Arabie Saoudite. De quoi « faire repartir l'économie du pétrole, car c'est largement plus que tout ce qui a été consommé jusqu'à présent », note Aloys Ligault, chargé de la Responsabilité sociale des entreprises pour les Amis de la Terre. Car si l'Alberta constitue un test pour l'industrie pétrolière, d'autres gisements sont regardés avec attention, en République du Congo, au Venezuela, à Madagascar, en Russie, en Jordanie ou en Egypte...

Une exploitation dégradant l'environnement

Le problème, largement dénoncé par les ONG, vient du fait que l'exploitation de ces sables est particulièrement nocive pour l'environnement et les populations locales de cette partie du Canada, grande comme l'Angleterre. Pour le moment, deux techniques sont employées par les compagnies : soit le bitume est extrait du sable en surface grâce à un procédé de séparation à eau chaude (mines à ciel ouvert avec bassins de décantation), soit il l'est en injectant de la vapeur d'eau à haute pression en profondeur. Or ces deux procédés consomment ou énormément d'eau - jusqu'à 4 barils pour produire en 1 de pétrole-, ou d'énergie - trois à quatre fois plus que celle utilisée pour le pétrole classique. Le tout en rejetant 3 à 5 fois plus de gaz à effet de serre que pour les hydrocarbures traditionnels et en détruisant les puits de carbone que sont les 4 millions d'hectares de forêt et toundra boréales.

« Quand j'étais petite j'avais l'habitude de pêcher et de boire l'eau de la rivière. Puis j'ai quitté la région pendant une dizaine d'années et, quand je suis revenue, il n'y avait plus rien de ce que j'avais connu étant petite », relate ainsi Eriel Tchekwie Deranger, chargée de campagne pour Rainforest action network (RAN) et descendante de la « première nation » Dené dans l'Alberta du Nord. « Une partie de la forêt boréale est aujourd'hui détruite mais ce n'est pas seulement une dégradation de l'environnement ; cela a des conséquences sur les populations aussi. Nous ne pouvons plus pêcher ni chasser car l'eau est polluée à l'arsenic et au mercure ce qui contamine l'ensemble de la chaîne alimentaire et provoque des cancers et autres maladies chez les populations locales. C'est aussi la négation de notre culture : l'exploitation des sables bitumineux est un génocide culturel envers les premières nations », dénonce-t-elle, lors d'une conférence de presse qui marque le début d'une campagne de sensibilisation par le collectif Urgence climatique et les Amis de la Terre.

Au Canada, plusieurs actions en justice sont ainsi menées par plusieurs premières nations qui attaquent le gouvernement ou la province pour non respect de leur droit à être consultées ou de leur droit à chasser et pêcher, droits qui leurs ont été garantis en échange de la cession de leurs terres. Et Ottawa fait également l'objet d'une plainte déposée devant l'Alena (association de libre échange nord américain) par des groupes environnementaux qui lui reprochent de permettre aux compagnies pétrolières de l'Alberta de polluer les cours d'eau... Mais tous, pourtant, ne sont pas opposés à cette exploitation des sables bitumineux. Car celle-ci rapporte gros, en infrastructures, en emplois (bien payés), ou en dollars, à la fois à la province de l'Alberta et au Canada...

Un enjeu économique colossal

Un rapport du Canadian Energy Research Institude (CERI) publié en juillet 2009 évalue ainsi que « chaque dollar investi dans les sables bitumineux crée environ 8 $ d'activité économique, une bonne partie à l'extérieur de la province de l'Alberta, au Canada, aux Etats-Unis et partout dans le monde », souligne l'association canadienne des producteurs pétroliers dans un communiqué. Pour le moment 112 000 emplois en dépendraient au Canada, ce chiffre devant dépasser les 500 000 au cours des 25 prochaines années. Le CERI estime aussi que les revenus gouvernementaux annuels issus de cette production s'élèvent à 19,6 milliards de dollars et pourraient atteindre annuellement 68 milliards $ au cours des 25 prochaines années...

Autant dire que le gouvernement canadien n'est pas prêt à lâcher son or noir. Et pour compenser des coûts d'extraction extrêmement élevés - de 20 à 50 dollars le barils contre 2 ou 3 $ seulement pour le pétrole d'Arabie Saoudite-, celui-ci a même mis en place une fiscalité extrêmement intéressante pour les compagnies pétrolières du monde entier qui se pressent à l'Alberta...Shell et BP arrivent en tête, mais Total essaye également de se placer dans le jeu. Dans une interview sur le site du groupe, son président, Christophe de Margerie, explique que « les sables bitumineux sont un élément majeur de notre stratégie parce que nous considérons qu'ils seront nécessaires pour satisfaire la demande en carburant dès la prochaine décennie. Il est de notre responsabilité d'industriel de contribuer à leur développement en apportant les technologies adéquates et en respectant les contraintes environnementales, notamment en réduisant les émissions de CO2 et en favorisant le recyclage de l'eau. » C'est aussi peu ou prou ce qu'auraient déclaré les représentants de Total au collectif Urgence climatique lors d'une réunion officieuse sur le sujet.

Quoi qu'il en soit, multiplier les déclarations sur de nouvelles technologies plus respectueuses de l'environnement, ne suffira pas à freiner la mobilisation de la société civile. Si le sujet est émergent en France, il est beaucoup plus présent dans les pays anglo-saxons. Des résolutions d'actionnaires demandant l'arrêt des projets de sables bitumineux ont ainsi été examinées - sans succès- aux assemblées générales (voir article lié) de Shell, Statoil, ExxonMobil, BP et ConocoPhilipps (qui travaille avec Total). Et les ONG multiplient les actions symboliques, tels les Amis de la Terre, qui ont manifesté devant le siège de Total pendant son assemblée générale, à laquelle- même s'ils sont actionnaires- on ne les laisserait plus entrer. Avec le collectif Urgence climatique, l'association entame aussi un tour de France pour sensibiliser les citoyens, les députés (mais seul Yves Cochet, déjà largement acquis à la cause, les a rencontrés), ainsi que les entreprises et les banques qui financent ces projets, comme la Société Générale et le Crédit Agricole.

Béatrice Héraud
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