Publié le 01 mars 2013

ENVIRONNEMENT

Le marché des espèces sauvages menacées de plus en plus lucratif

Le 3 mars s'ouvre la 16ème conférence des parties de la CITES, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction, à Bangkok. A l'ordre du jour, la recrudescence du braconnage d'éléphants et de rhinocéros ainsi qu'une éventuelle interdiction du commerce international de l'ours blanc.

139279_GF.jpg

© WWF-Canon / James Morgan

Le cas compliqué de l'ours blanc

A l'ordre du jour de la réunion de la CITES, on trouvera l'inscription à l'annexe I, soit la liste interdisant le commerce international à but lucratif, de l'ours blanc. Un animal des plus symboliques. Pourtant, cette demande émanant des Etats-Unis et soutenue notamment par la Russie ne fait pas l'unanimité au sein des ONG de protection des animaux. La Coalition pour les Ours Polaires, (IFAW France, Robin des Bois, la LPO, les Amis de la Terre...) s'est prononcée pour cette proposition qui avait déjà échouée en 2010. Mais le WWF est lui hostile. « Ce n'est pas la bonne approche car le commerce international de l'ours polaire est loin d'être le principal problème pour la survie de cette espèce effectivement menacée. Il ne concerne que 3 à 4% de la population des ours et est en grande partie à but scientifique. Le premier facteur de déclin anticipé des ours c'est la perte de l'habitat liée au réchauffement climatique et à l'exploitation des ressources comme le pétrole », explique ainsi Stéphane Ringuet, chargé des campagnes pour la protection des espèces sauvages au WWF. Par ailleurs, le critère biologique qui prévaut pour l'inscription à l'annexe I est une population < à 5 000 individus quand la population actuelle de l'ours blanc est estimée entre 20 et 25 000. Dans une lettre envoyée à La Coalition pour les Ours polaires, Delphine Batho a indiqué que la France ne soutiendrait pas leur proposition: cela « serait sans effet sur la chasse et sur la fonte de la banquise qui constitue la véritable menace pour cette espèce» et favoriserait au contraire le braconnage et le désengagement des communautés locales sur les programmes locaux de conservation de l'espèce, écrit-elle. Le prix d'une peau d'ours polaire à la Fur Harvesters Auction Inc (2) a doublé entre 2007 et 2012 passant de 6100 $ à 12 514 $ en 2012 et peut se négocie ensuite jusqu'à 100 000 $ en Russie ou en Chine selon les associations de la Coalition.

Le trafic illégal d'espèces sauvages représente désormais le 4ème commerce international illégal après celui des stupéfiants, de la traite des êtres humains et des produits contrefaits, selon le rapport du WWWF/Dalberg Global development advisors « Lutte contre le trafic illégal d'espèces sauvages ». Celui-ci l'estime à 19 milliards de dollars par an au moins mais c'est sans doute beaucoup plus (voir l'exemple du marché illégal du bois). C'est donc pour tenter de lutter contre ce fléau, environnemental, économique et sécuritaire que les 177 Etats - parties- à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) se réunissent du 3 au 14 mars à Bangkok.

Un marché en plein boom

« Malgré les efforts consentis conjointement par la communauté internationale, les gouvernements et la société civile », le trafic illégal d'espèces sauvages s'est développé au cours de ces dernières années, note ainsi le rapport. Ainsi, en Afrique du Sud, où vivent 80% des populations de rhinocéros, le WWF estime que le braconnage de ces derniers a augmenté de 3 000% entre 2007 et 2011. Selon les derniers chiffres de l'UICN, 745 spécimens ont été tués pour leur corne en 2012 dont 668 en Afrique du Sud, pour être ensuite vendus en Asie. En cause notamment, une augmentation très forte de la demande au Vietnam, où certaines classes de populations utilisent la poudre de corne de rhinocéros comme soins contre le cancer, le mal de tête ou en guise d'aphrodisiaque. En décembre 2012, le Vietnam et l'Afrique du Sud ont d'ailleurs signé un accord pour lutter contre le braconnage et le commerce illicite de corne de rhinocéros.

Quant au braconnage d'éléphants, il a atteint un record en 2011. Cette année-là, 17 saisies à grande échelle (c'est-à-dire supérieures à 800 kilos) ont permis de mettre de saisir 23 tonnes d'ivoire illégal, ce qui représente 2500 éléphants tués selon le WWF. « D'après les premières indications, des dizaines de milliers d'éléphants auraient été tués en 2012 », renchérit le PNUE dans son rapport 2013 sur les risques émergents. En février 2012, le massacre de 450 éléphants dans le parc national camerounais de Bouba N'Djida, perpétré par des groupes de braconniers à cheval armés de mitrailleuse de l'armée, a fait l'effet d'un électrochoc pour la communauté internationale et montré le lien entre braconnage et sécurité, encore insuffisamment pris en compte. « On présume que l'ivoire braconné est échangé contre de l'argent, des armes et des munitions pour soutenir les conflits dans la région », souligne le PNUE. Le braconnage est en effet devenu une activité très lucrative pour les organisations criminelles. Alors que les risques encourus à la fois par les braconniers et les clients sont bien plus faibles que pour le trafic de stupéfiant, la valeur de la poudre de corne de rhinocéros par exemple est bien plus élevée que la cocaïne ou l'or, se monnayant de 40 à 70 000 € le kilo (l'or est à 40 000 €/kilo) et certaines cornes peuvent atteindre 600 000 € au Vietnam. L'organisation de police internationale, Interpol, collabore d'ailleurs de plus en plus avec la CITES à travers le Consortium international de lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages (ICCWC).

Une convention qui reste à être concrètement appliquée

Faut-il en déduire une inefficacité de la CITES à lutter contre le trafic illégal? « Malgré ses faiblesses, je pense que si la CITES n'existait pas, plusieurs espèces comme les rhinocéros, les crocodiliens, les tigres ou les porte-musc ne seraient plus de ce monde », affirme Stéphane Ringuet, chargé de la campagne TRAFFIC (1) au sein du WWF France. Cependant, « ce qui est en jeu aujourd'hui c'est l'application de cette convention par les Etats qui sont chargés de prendre les mesures de prévention et de contrôle nécessaires à sa mise en œuvre », analyse-t-il. Mais cela ne va pas être évident. En partie parce que le braconnage a tendance à se développer dans les régions fortement touchées par la corruption, estiment les représentants des organisations internationales et des gouvernements interrogées par Dalberg pour le rapport du WWF. Pour ceux-ci, une lutte efficace contre le commerce illégal des espèces sauvages menacées passe nécessairement par « une approche transnationale plus systématique qui s'attaque à toutes les étapes de la chaîne commerciale et ce, grâce à des efforts coordonnés des organisations internationales, des gouvernements et de la société civile ». Parmi les mesures préconisées : des campagnes de sensibilisation pour les consommateurs (jouant sur les facteurs culturels, les croyances ou les tendances), un renforcement des capacités de contrôle ou la mise en place d'un système de poursuites judiciaires efficace et l'alourdissement des peines encourues. Mais il reste un obstacle majeur : les pays dans lesquels les braconnages ont lieu sont souvent démunis de moyens. « Nous disposons seulement de 110 gardes forestiers rattachés à l'Etat pour protéger l'ensemble de nos parcs nationaux, soit 11% de notre territoire (6,4 millions d'ha) », explique ainsi le directeur de la division des espèces sauvages et des zones protégées de la République centrafricaine, Jean-Baptiste Mamang-Kanga, à Dalberg.

A l'occasion de l'ouverture de la conférence des parties de la CITES à Bangkok, le WWF a remis à la Première ministre de Thaïlande une pétition signée par 500 000 personnes pour interdire le commerce d'ivoire dans ce pays.

(1) TRAFFIC est un programme commun de l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et du WWF pour lutter contre le commerce illégal d'espèces sauvages. Créé en 1976, le réseau dispose de 22 bureaux répartis en 8 programmes régionaux à travers le monde.

(2) la Fur Harvesters Auction Inc est l'une des deux maisons d'enchères de peau d'ours canadienne, pays où se concentre 65 % de la population des ours blancs.

Béatrice Héraud
© 2020 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

ENVIRONNEMENT

Ressources naturelles

L’épuisement des ressources menace, dans la mer à cause de la pêche et de la pollution, sur la terre à cause de la déforestation et de la pollution. Pour tenter de limiter les dégâts, certains labels garantissent l’origine respectueuse des produits : FSC et PEFC pour la forêt, MSC pour la pêche.

Conseil etat wikicommons

Des ONG dénoncent un arrêté permettant de "contourner les règles environnementales" en France

Plusieurs ONG ont annoncé déposer un recours devant le Conseil d'État contre un récent décret permettant aux préfets de "déroger" à des normes, notamment environnementales, pour autoriser certains projets. Les associations craignent notamment que cela facilite les infrastructures minières en Guyane.

Mine d or Newmont au suriname Newmont Mining Corporation

Après l’annulation de la "Montagne d'or", un nouveau projet minier géant apparaît en Guyane

La commission départementale des mines de Guyane a donné un avis largement favorable aux prémices d'un nouveau projet de mine d'or de taille industrielle, "Espérance", co-porté en Guyane par la compagnie minière américaine Newmont. Un nouveau débat s’ouvre dans le département français alors que le...

Blocage cimentiers lafarge extinction rebellion

Face aux blocages d'activistes écologistes, les cimentiers Lafarge et Cemex défendent leurs objectifs climatiques

Alors que les militants d'Extinction Rebellion ont bloqué les sites de Lafarge et Cemex mi-février pour dénoncer la pollution du BTP, les deux cimentiers défendent leurs objectifs climatiques. Cemex vient d'annoncer du béton zéro carbone d'ici 2050 quand Lafarge assure être l'entreprise la plus...

Margiris chalutier geant Greenpeace

[Vidéo] Un chalutier néerlandais géant accusé d’épuiser les ressources par les pêcheurs français

C'est un navire-usine qui peut pêcher en un seul jour l'équivalent de cinq chalutiers français en un an. Le Margiris, ce bateau de pêche néerlandais et ses 143 mètres de long cristallise les tensions avec les pêcheurs français depuis qu'il a sillonné la Manche. Ces derniers l'accusent d'épuiser les...