Publié le 26 octobre 2018

ENVIRONNEMENT

Le boom de la demande d'aluminium met en péril la vie de milliers de Guinéens

L’aluminium est présent partout : dans nos canettes, pour recouvrir nos restes alimentaires, mais aussi dans nos voitures, nos éoliennes... Métal le plus utilisé au monde derrière le fer, il est extrait de la bauxite dont un tiers des réserves se trouve en Guinée. Sur place, l’exploitation de ce minerai prive des milliers de villageois de leurs moyens de subsistance, souille leurs rivières et menace leur santé.

Usine de la compagnie des bauxite de Guinée (CBG) près de Conakry.
@GeorgeGobet/AFP

Il est assis sur une mine d’or… ou plus exactement de bauxite, mais il reste l’un des pays les plus pauvres de la planète. Un paradoxe qu’on retrouve souvent dans les pays miniers. La Guinée est devenue en quelques années le principal exportateur de bauxite vers la Chine, lui-même premier producteur mondial d’aluminium. Mais les populations locales peinent à en tirer des bénéfices et n’en finissent plus d’allonger la longue liste de griefs associés à l’exploitation de ce minerai.

Depuis 2015, le secteur de la bauxite en Guinée explose en raison notamment de l'arrêt des exportations de l’Indonésie et la Malaisie. La croissance est telle que les autorités entendent exporter jusqu’à 100 millions de tonnes par an. La bauxite permet de fabriquer l’aluminium, métal non ferreux le plus consommé au monde dont la demande est tirée par la confection de turbines électriques, l'aéronautique, l’industrie automobile pour l’allègement des véhicules ou encore la substitution du cuivre dans les câbles électriques.

Notre salive a changé de couleur 

"Au fur et à mesure que nous perdons nos terres, nous devons cultiver certaines zones à une fréquence plus élevée, ce qui rend nos champs moins productifs", raconte un agriculteur de Hamdallaye, un village de la région de Boké, au nord-ouest du pays. Les images satellite démontrent que cette communauté a perdu presque 40 % de ses terres ancestrales à cause des activités minières, sans compensation satisfaisante. "Dans moins de dix ans, les terres seront épuisées." 

Ce témoignage est l’un des 300 recueillis par Human Rights Watch qui a enquêté pendant un an sur place. "L’exploitation de bauxite en Guinée menace le mode de vie de milliers d’habitants, résume  l’ONG dans son rapport publié le 4 octobre (1). L’exploitation minière a détruit des terres ancestrales, endommagé des sources d’eau et recouvert de poussière des maisons et des arbres. La quête de revenus ne devrait pas se faire au détriment des communautés locales." 

"La rivière où nous puisons l’eau a été polluée par la boue rouge qui s’écoule de la mine", confirme le leader communautaire d’un village. "La poussière provoque beaucoup de maladies – irritations des yeux, toux et autres problèmes respiratoires", explique aussi un agent de santé communautaire. "Même notre salive a changé de couleur à cause de la poussière", ajoute une habitante d’un village proche d’une route minière.

Difficile de fermer ces entreprises

De son côté, le gouvernement guinéen, qui dit s’inscrire dans une démarche d’exploitation minière responsable, reconnaît avoir validé des projets ne respectant pas les meilleures pratiques pour attirer les investissements. "Nous voulions profiter de l’offre insuffisante [de la part des autres pays] sur le marché, tout en garantissant le respect d’un socle minimal de droits dès le départ", a expliqué Saadou Nimaga, secrétaire général du ministère des Mines. "Notre objectif est d’intégrer la question de la protection sociale et environnementale progressivement." 

"Nous sommes un pays pauvre, un pays en développement, et nous avons donc besoin d’emplois pour nos jeunes, et d’écoles pour nos enfants", ajoute Seydou Barry Sidibé, secrétaire général du ministère guinéen de l’Environnement. "Dès lors, même si certaines sociétés minières ne respectent pas les normes environnementales et sociales, il est difficile pour nous de fermer ces entreprises." Et de renoncer à une sacrée manne fiscale. En 2014, les recettes minières ont représenté presque 20 % du produit intérieur brut du pays et 90 % des exportations nationales.

Mais dans les villages, cet argent n’est pas réinvesti dans les infrastructures et ne bénéficie pas aux populations, se plaignent les habitants. Pour dénoncer la situation, des émeutes ont éclaté en avril et en septembre 2017, faisant trois morts. "Lorsque les frustrations s’accumulent, il suffit d’un rien pour que cela explose", prévient un haut fonctionnaire du ministère des Mines.

"La population voit les investissements financiers réalisés par une société, les taxes et les impôts perçus, les camions transportant la bauxite de leurs terres agricoles vers les pays étrangers, ils respirent la poussière et s’interrogent, 'Quels bénéfices en tirons-nous ?'".  

Concepcion Alvarez, @conce1

(1) Voir le rapport


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