Publié le 29 octobre 2012

ENVIRONNEMENT

La Politique commune de la pêche sauvera-t-elle les poissons sauvages ?

Des stocks halieutiques qui diminuent comme peau de chagrin mais une consommation de poissons et de crustacés qui ne cesse de croître dans l'Union européenne : voilà l'impossible équation que la pêche européenne a à résoudre. Mais la réforme de la politique commune de la pêche (PCP) est complexe car concilier économie, écologie et social, dans une Europe tiraillée entre les intérêts nationaux des 27 Etats-membres n'est pas chose facile.

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© istock

L'aquaculture sauvera-t-elle les poissons sauvages ?

Rien n'est moins sûr. Car si la production aquacole représente 20% de la production de la pêche en Europe, elle ne résout pas les problèmes de surpêche. Pour les écologistes, l'aquaculture ne constitue pas une alternative durable à la pêche de poissons de sauvage. Elle absorbe en effet de grosses quantités de petits poissons sauvages pour nourrir alevins et poissons d'élevage, dans des conditions sanitaires parfois contestées. Stéphan Beaucher, le conseiller politique pour la PCP au sein de l'ONG Océan2012, en condamne les effets qui sont pour lui «désastreux, tant pour l'environnement que pour les poissons eux-mêmes». Et de préciser : «Il faut 5 kg de poissons sauvages dits de fourrage pour nourrir 1 kg de poisson d'élevage. Les cages sont surpeuplées et les bactéries prolifèrent. Au Chili, une épidémie a décimé 80% du cheptel de saumons. Les déjections et l'usage intensif de produits pharmaceutiques posent également problème». Cette production représentait néanmoins 1,3 million de tonnes dans l'UE à 27 en 2009, en provenance surtout de l'Espagne (269.000 t), de la France (234.000 t) et du Royaume-Uni (197.000 t). Sa part dans la production aquacole mondiale totale est de 2,3 % en termes de volume et 4 % en termes de valeur.

A l'heure actuelle, 82 % des stocks halieutiques de Méditerranée et 63 % des stocks de l'Atlantique Nord-est sont surexploités. Entre 1975 et 2010, les prises européennes (qui représentent 6% du total des pêches mondiales) ont chuté de 7 millions de tonnes à 4 millions tandis que la consommation elle, augmente chaque année de 2%...Conséquence : l'UE importe 80% des produits de la mer et cela principalement de Norvège, de Chine, d'Islande et du Viêtnam. La pêche française ne fournit, par exemple, plus que 38,6% des poissons consommés dans l'Hexagone, contre 68% en 1990.

Au rythme où vont les captures, l'agence des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) et certains scientifiques prédisent le pire. Daniel Pauly, professeur à l'Université de Colombie-Britannique, spécialiste des ressources marines, parle de la «fin des poissons» et rappelle qu'au cours des 50 dernières années, les stocks de thons et de morues se sont effondrés, jusqu'à se réduire de plus de 90% dans certaines zones. En Méditerranée, selon Christian Decugis, pêcheur varois : «91% des petits poissons pélagiques sont surexploités et, sur la bande côtière, les sardines ont disparu». Et le président du groupe FEP (fonds européen pour la pêche) varois de proposer : «Il faut développer le principe du slow fish permettant une exploitation durable».

Comment la PCP peut aider à reconstituer les stocks ?

Un impact écologique qui n'est pas sans conséquence sur le secteur économique de la pêche. La réforme de la politique européenne de la pêche (PCP), âprement débattue actuellement, vise à mieux protéger les stocks et augmenter les revenus des pêcheurs. Celle-ci s'articule autour de quatre grands thèmes. D'abord, la notion de rendement maximal durable (RMD). Cette approche éco-systémique de gestion des stocks halieutiques est prévue pour reconstruire le stock des espèces effondrées. Il s'agit en fait d'établir un volume optimal de capture pouvant être prélevé chaque année sans menacer la capacité de reproduction future du stock. Cette approche s'appuie sur des données scientifiques, difficiles à acquérir, sur l'état des ressources. Mais sa mise en place a été repoussée à 2020 alors qu'elle était prévue pour 2015.

Idem pour le principe du «discard ban» ou zéro rejet. «Cette politique très poussée en matière de rejets proposée dans le cadre de cette réforme est décalée à 2020» explique Ernesto Penas Lado, le directeur «conception des politiques et coordination» à la direction générale des affaires maritimes et de la pêche à la Commission. Le principe est d'éliminer les rejets en mer du poisson indésirable, qui représente environ 23 % des captures totales, et beaucoup plus dans certaines pêcheries. Hostiles à ce principe, les pêcheurs seront obligés de ramener à terre toutes les espèces commerciales capturées, c'est-à-dire sous quotas. L'Europe, quant à elle, argumente qu'il s'agit d'obtenir des informations plus fiables sur l'état des stocks halieutiques, de procéder à une meilleure gestion des ressources. Cela devrait également inciter les pêcheurs à recourir à des engins de pêche plus sélectifs, afin d'éviter les captures non désirées.

Troisième mesure phare : pour résoudre le problème de la surcapacité de pêche des Etats-membres, l'Europe envisage la mise en place de concessions de pêches transférables (CPT). Jusqu'à présent, chaque pays avait un quota de pêche. Lorsqu'un patron pêcheur cessait son activité, sa part revenait dans le lot commun. Les CPT visent donc à rattacher cette fraction de quota à chaque bateau, ce qui assure une meilleure rémunération au retraité mais revient, finalement, à privatiser l'accès à la ressource commune. La grande majorité des États-membres sont opposés à ce mécanisme que l'Europe veut rendre obligatoire. «Une position plus atténuée a été adoptée sur le débarquement obligatoire des rejets, on envisage maintenant une mise en œuvre graduelle au cas par cas, en prenant en compte les différentes contraintes des pêcheries», explique Isabelle Thomas, députée européenne socialiste membre de la commission de la pêche, avant d'ajouter : «Pour ce qui est du RMD, un compromis a pu être obtenu afin que ce taux soit appliqué au plus tard en 2020 et non en 2015.» Une position que les ONG critiquent vivement. Stéphan Beaucher estime que «la France ne prend pas son rôle de leader en matière de pêche.» L'écologiste souligne le flottement qui règne actuellement sur le sujet au niveau de l'administration française. «Et l'absence de la France à Bruxelles laisse le champ libre à l'Espagne», rajoute-t-il.

Dernier thème enfin ; celui de la régionalisation, semble faire consensus auprès des différents pays européens.

Dans cette période de négociations intenses, avant l'adoption du règlement prévue à la mi-2013, «les Etats-membres se méfient de la commission européenne mais également les uns des autres», explique Ernesto Penas Lado, le représentant de la commission. L'entrée en vigueur de la réforme est attendue pour le 1er janvier 2014. Mais la prochaine réunion de la commission prévue le 19 octobre a été repoussée au 28 novembre. Un accord sur les questions épineuses c'est à dire le RMD, les rejets et les concessions de pêches transférables, reste à trouver d'ici là. «Difficile de savoir où on en est. Les positions bougent chaque jour», explique Amélie Malafosse de l'ONG Oceana. Dernière avancée en date : le 23 octobre, les ministres européens de la pêche se sont entendus pour prolonger les aides à la casse ou à la modernisation de navires, pourtant critiquées par la Cour des comptes européenne pour avoir aggravé la surpêche et la raréfaction des ressources halieutiques...

Geneviève De Lacour
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