Publié le 03 janvier 2013

ENVIRONNEMENT

La pêche industrielle accusée d'« ocean grabbing » devant l'ONU

Selon le rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation, la pêche industrielle accapare les ressources marines au détriment des populations locales. Olivier de Schutter y oppose la pêche artisanale, grande oubliée des stratégies de sécurité alimentaire.

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© Flickr

La Guinée-Bissau ne pêche que 2 % de la valeur totale des prises sur ses côtes. Dans certaines îles du Pacifique, les flottes étrangères accaparent 94 % des recettes de la pêche. Et ces chiffres ne tiennent pas compte de la pêche illégale qui représenterait entre 10 et 30 % des captures. L'ampleur du phénomène conduit Olivier de Schutter, le rapporteur spécial de l'Organisation des Nations unies (ONU) sur le droit à l'alimentation, à parler d'« ocean grabbing ». Son rapport sur « Les pêches et le droit à l'alimentation » (1), dresse un réquisitoire sans appel contre la pêche industrielle.

« L'accaparement des océans implique des accords douteux sur l'accès aux ressources, des prises illégales, des incursions dans les eaux protégées et le détournement des ressources au détriment des populations locales », déclare Olivier de Schutter. Son rapport dénonce en particulier des réglementations floues sur l'accès aux eaux territoriales par des compagnies étrangères (lire aussi La fin du pillage des eaux sénégalaises ? ). La convention des Nations unies sur les lois de la mer limite la pêche des compagnie étrangère au surplus que le secteur local ne peut absorber. Mais en réalité, l'information sur l'état des ressources existe rarement et elle pèse peu face aux enjeux financiers. Le manque de transparence des concessions de pêche accordées par de nombreux pays en développement va même donner lieu à une Initiative pour la transparence dans la pêche de la Banque mondiale, à l'instar de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives.

Une pêche artisanale «pro-pauvre»

Pour beaucoup de pays du Sud, le poisson est un produit d'exportation. 40 % du poisson pêché circule ainsi sur le marché mondial, alors que, pour le blé, la proportion est seulement de 20 %. L'argent des ventes sur le marché mondial et les rentes des concessions de pêches contribuent ainsi au revenu national. Mais, le rapporteur estime que les conséquences nationales sont sous-évaluées. Le marché de l'exportation conduit progressivement au contrôle de la pêche par des compagnies étrangères et par la perte d'emplois locaux. La sécurité alimentaire est également fragilisée par une double dépendance, à l'exportation pour les revenus et à l'importation pour l'alimentation. Mais surtout, pour Olivier de Schutter, la pêche industrielle rentre en compétition avec la pêche artisanale et déstabilise ainsi un pilier de l'économie et de l'approvisionnement alimentaire.

Le poisson est en effet une importante source de protéine. Il fournit 15 % des protéines consommées à l'échelle de la planète, une proportion qui grimpe à 50 % en Afrique de l'Ouest. C'est aussi une ressource précieuse pour sa qualité nutritionnelle et sa disponibilité saisonnière complémentaire à d'autres nourritures.

La pêche artisanale fournit par ailleurs du travail à près de 50 millions de personnes, soit plus de 90 % des emplois du secteur. Selon une étude de la FAO, la pêche industrielle fait travailler 200 personnes pour 1000 tonnes de poisson, alors que la pêche artisanale emploi 2400 personnes la même quantité de poisson. Pour certaines régions, en particulier le continent africain, où le chômage des jeunes est très élevé, l'industrialisation de la pêche contribue à créer une situation explosive.

La capacité de pêche continue d'augmenter

Pourtant, la pêche industrielle concentre 85 % des subventions du secteur. Et 20 milliards sont dépensés chaque année pour améliorer la productivité, soit près des deux tiers des subventions. La capacité de pêche continue ainsi d'augmenter alors que la flotte serait déjà deux fois trop importante pour une exploitation durable des océans. Si le niveau de production s'est relativement maintenu, c'est au prix de captures de poissons de plus en plus petits et à la couverture de l'ensemble des océans. Mais le déclin de l'approvisionnement en poisson est déjà mesurable, souligne le rapport, notamment dans des régions sensibles comme l'Afrique subsaharienne.

Héraut d'une pêche artisanale «pro- populations pauvres», Olivier de Schutter estime qu'elle est trop souvent ignorée des stratégies de sécurité alimentaire. Il propose notamment de durcir les accords de permis aux bateaux étrangers et de créer des zones destinées exclusivement à la pêche artisanale, à l'image des expériences cambodgienne ou sénégalaise.

(1) sorti le 30 octobre 2012

Magali Reinert
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