Publié le 07 janvier 2013

ENVIRONNEMENT

L'urbanisation menace les forêts protégées du Grand Moscou

Petit à petit, la capitale russe grignote l'une de ses plus grandes richesses, les forêts. La destruction partielle de celle de Khimki pour construire l'autoroute menant à Saint-Pétersbourg n'est que la partie immergée d'une déforestation rampante. Des promoteurs, leurs clients, parfois les autorités locales elles-mêmes, y participent en toute illégalité.

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Déforestation à Troïtsk

A l'image du Grand Paris, la nouvelle Moscou se cherche une identité. L'équipe franco-russe (1) vainqueur de la consultation internationale sur l'aménagement du Grand Moscou pense l'avoir trouvée : avec ses immenses parcs et ses nombreux espaces verts - 27 m² par personne contre 9 m² à New York ou 11 m² à Londres -, c'est la forêt dans la ville. Un projet estimé à 185 milliards d'euros sur 25 ans, destiné à faire respirer une capitale asphyxiée par les embouteillages.

Une emprise sur les territoires forestiers

Pour désengorger le centre, la superficie de la ville a plus que doublé au 1er juillet dernier, avec l'annexion de 149 000 ha pris sur l'oblast (la région) au sud-ouest, dont la moitié couverts de forêts. A l'image de nombreux Moscovites, Greenpeace ne comprend pas cette logique. Selon l'ONG, les champs disponibles tout autour de Moscou permettraient de développer plusieurs centres régionaux, sans pour autant les intégrer à la capitale. De plus, le nouveau statut municipal des terres forestières les protège moins bien que le précédent, fédéral. Dans le discours cependant, le maire Sergueï Sobianine, se fait le chantre de la protection de la forêt en expliquant que ces terres appartiennent à la zone verte protégée de la capitale. Il plaide pour un développement en douceur, avec des permis de construire délivrés pour seulement 1 600 ha (16 millions de m²) et l'assurance de ne pas en accorder davantage à l'avenir.

Mais l'expérience de terrain des organisations environnementales leur fait craindre de voir fleurir dans la forêt des constructions illégales. Le service municipal chargé du développement des nouveaux territoires lui-même examine des permis de construire pour 300 à 400 ha (3 à 4 millions de m²) illégalement accordés par les autorités locales pendant la période de transition avant l'intégration, entre janvier et juillet 2012. Les riches hommes d'affaires risquent de se faire construire des cottages, comme à Padouchkino ou à Joukovka à l'Ouest de la capitale. « Ils commenceront dans six mois, sans s'embarrasser de la législation, car c'est plus agréable de s'installer au milieu des arbres que dans un champ », prédit Anton Beneslavskiy, expert de Greenpeace sur la forêt boréale. Les militants de l'association ont l'habitude de repérer ces constructions grâce aux satellites américains qui mettent à disposition leurs photos sur Internet. « Nous envoyons aux autorités et à la police des courriers indiquant les coordonnées GPS, mais elles font semblant de ne pas les trouver, pots-de-vin aidant », affirme Anton Beneslavskiy. D'après lui, la corruption pourrait encore s'aggraver avec le projet de loi visant à simplifier la procédure de retrait des terres dans les nouveaux territoires : il redoute des confiscations en vue d'intérêts commerciaux et non pas dans l'intérêt public.

Des lois librement interprétées

Aujourd'hui, le cas de figure typique consiste à détourner la location à bas prix de terres forestières « à des fins récréatives » où seules des structures « temporaires » sont théoriquement autorisées, sans que la loi ne définisse clairement cette notion. Loin d'abriter une piste de ski ou bien un coin aménagé avec vue touristique, certaines de ces parcelles sont désormais couvertes de maisons. Dans la forêt d'Opalikhovski à l'Ouest de Moscou, les associations environnementales « Principe » et « Alliance Verte » ont dénoncé fin novembre le déboisement de 8000 m², sous couvert de « travaux pour l'organisation de chemins coupe-feux », sur une zone de 20 ha louée pour 49 ans « à des fins récréatives ». Des habitants et des écologistes affirment avoir vu des panneaux informant de la vente de terrains, retirés depuis.

A Troïtsk, dans les nouveaux territoires annexés pour le Grand Moscou, les bulldozers ont commencé en octobre à raser les arbres, un demi-hectare pour le moment. Les autorités locales projettent de faire place nette sur 40 à 60 ha, pour ériger un centre commercial, des bureaux, une école, un parking, un hôpital, des routes et un centre sportif. « Des installations absolument vitales », affirmait en juillet dernier, Vladimir Doudochkine, le maire devenu chef du district, qui n'empièteraient pas plus de 10 % des zones forestières de la ville. Membre de l'association des « Amis de la forêt de Troïtsk », Olga Slastunina se bat depuis deux ans pour stopper le projet. Elle espérait beaucoup de l'intégration dans Moscou : « le mois dernier, les services municipaux nous ont confirmé par courrier que notre forêt était protégée (2) et ne devait pas être exploitée. » Quelques jours plus tard, l'administration de Troïtsk répondait hardiment que ces informations de leur autorité de tutelle étaient erronées... Encore abasourdie par l'incohérence des autorités, la militante poursuit : « La loi est bonne, elle interdit de construire dans la forêt. Mais elle n'est pas contrôlée. » L'association a déjà perdu plusieurs procès auprès de tribunaux régionaux, mais compte essayer à nouveau dans l'espoir d'un jugement différent, et moins biaisé, des instances moscovites. Elle peine cependant à mobiliser. « Les habitants ont peur - d'autant que l'on a tiré sur la voiture de l'une de nos membres cet été - ou bien ils sont trop occupés par leur vie personnelle, sans compter que nous souffrons d'une image de « méchants » auprès des tribunaux et des autorités, déplore Olga Slastunina. Nous ne sommes pourtant pas contre le développement du territoire, en-dehors de la forêt. »

(1) Antoine Grumbach et Associés (Paris), Wilmotte & Associés SA (Paris), Egis International (France), SGP-EPADESA-EPPS-CFREE - Groupe d'experts du Grand Paris (France), École supérieure d'économie (Moscou), Université de la finance près du gouvernement de la Fédération de Russie (Moscou/Russie), Linia. Atelier d'architecture (Moscou).

(2) Conformément à l'ordonnance municipale n°424-PP du 22/08/2012.

Jeanne Cavelier, à Moscou
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