Publié le 14 décembre 2012

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ENVIRONNEMENT

En Argentine, le lithium se paye au prix fort

Le lithium est de plus en plus recherché pour les batteries des appareils électroniques et des véhicules électriques. Parmi les sites les plus convoités : les lacs salés d'Amérique latine qui offrent des possibilités d'exploitation à coûts réduits. Mais en Argentine, des communautés locales disent payer le prix fort. Témoignage.

Lithium usine
Le lithium est devenu l'un des minerais les plus prisés des industriels, essentiel notamment pour le stockage de l'énergie. Un marché en pleine explosion que certains analystes chiffrent en centaines de milliards de dollars d'ici quelques années.
Aizar Raldes / AFP

Il est devenu l'un des minerais les plus prisés des industriels. Élément essentiel pour le stockage de l'énergie, le lithium se monnaye aujourd'hui autour de 7 000 dollars la tonne. Un marché en pleine explosion que certains analystes chiffrent en centaines de milliards de dollars d'ici quelques années. Pour l'exploiter, plusieurs solutions : l'extraction dans la roche, l'eau de mer, l'argile... Mais c'est actuellement la solution des salars, ces lacs salés d'Amérique latine, qui a la préférence des industriels en raison de son moindre coût économique.

Argentine, Chili et Bolivie sont devenus une sorte d'eldorado : la zone, connue sous le nom de "triangle du lithium", concentre en effet 85% des réserves connues du minerais, dont la majeur partie au Chili (7,5 millions de réserves estimées sur les 13 millions de réserves mondiales, selon l'office américain des ressources géologiques). Mais c'est l'Argentine qui suscite le plus de convoitise, car contrairement à ses voisins (la Bolivie a nationalisé la production), elle a largement ouvert les portes de ses salars aux compagnies étrangères.

Avec une exploitation actuellement en cours dans le Salar del Hombre muerto (salar de l'homme mort) destiné à 100% à l'exportation, et une trentaine de projets d'exploration menés par 12 multinationales (au moins 4 devraient être exploités dans les 2 à 6 prochaines années), l'Argentine est le troisième producteur mondial de lithium et l'un des fournisseurs privilégiés des Etats-Unis (40% de ses importations). Un marché qui a rapporté 50 millions de dollars à l'Argentine en 2010.

 

Des communautés non consultées

 

"Sous couvert de solution miracle à la lutte contre le changement climatique, on développe le marché des véhicules électriques, celui des tablettes, ou des smartphones. Très bien. Mais avez-vous conscience que cela déplace seulement le problème ? L'exploitation a des conséquences, à l'autre bout de la terre, sur l'environnement, les ressources en eau et la façon de vivre de communautés, interpelle Soledad Sole, la coordinatrice du réseau d'assistance juridique contre les Grands projets miniers qui est venue sensibiliser les européens à la situation. Nous ne sommes pas contre ces appareils mais il faut que l'on prenne en compte les impacts générés par l'ensemble de leur cycle de vie".

Le problème, c'est qu'en Argentine, plusieurs communautés locales dénoncent le fait de ne pas avoir été consultées lors de l'octroi des permis d'exploration, contrairement à ce qu'imposent la convention 169 de l'Organisation internationale du travail (OIT), la Déclaration des droits des autochtones de l'ONU mais aussi la Constitution du pays. C'est notamment le cas des communautés de Salinas Grandes et de Laguna de Guayatayoc, un territoire situé sur les hauteurs du nord-est argentin. "Nos communautés vivent de l'agriculture vivrière et de l'élevage ainsi que de la culture du sel. Le Salar est aussi un lieu de culte", explique Clemente Flores, membre du collectif des communautés de la Cuenca de Salinas Grandes et de Laguna de Guyatayoc pour la défense et la gestion du territoire.

Au début de l'année 2010, lorsque la presse commence à parler du lancement d'un projet d'extraction dans la zone, 33 communautés, soit près de 6 600 personnes d'origines très modestes, décident de se regrouper et de saisir la Cour suprême d'Argentine pour dénoncer leur manque de consultation.

 

Un mode de vie menacé

 

Le collectif craint pour la sauvegarde de son mode de vie car déjà les activités de prospection ont endommagé l'environnement. Au centre des préoccupations : l'eau, dont une partie a déjà été salinisée, selon une inspection scientifique demandée par le Conseil des organisations autochtones de Jujuy. De plus, l'extraction du lithium est extrêmement gourmande en eau pour une région qui en manque cruellement et qui en a un essentiel besoin pour la culture du sel et l'élevage.

Sans parler des déplacements de villages qui accompagnent souvent ces projets à fort besoin d'infrastructures routières notamment. Quant aux emplois promis par les entreprises (160 emplois directs pour l'exploitation du salar del hombre muerto selon le ministère des Mines), ils ne profitent généralement pas à la main d'œuvre locale, déplore Clemente. Seulement, le ministère des Mines estime la valeur du lithium des salars de la province de Jujuy à 50 000 millions de dollars...

Pour l'instant, les mobilisations n'ont pas stoppé le projet et la Cour suprême n'a pas encore rendu son avis. Pendant ce temps les autorités provinciales ont édicté de nouvelles lois favorables aux entreprises. Mais les communautés cherchent des appuis dans le monde entier. L'an dernier, elles ont réussi à faire venir sur place et à sensibiliser le Rapporteur spécial des droits des Peuples indigènes de l'ONU dans le cadre de son rapport sur le droit des peuples autochtones en Argentine, rendu en juillet dernier.

Béatrice Héraud
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