Publié le 19 novembre 2009

ENVIRONNEMENT

DLH accusé d'avoir financé la guerre au Liberia

Global Witness et Sherpa, soutenus par Greenpeace France, les Amis de la Terre et l'activiste libérien Alfred Brownell, ont déposé une plainte contre l'importateur de bois international DLH devant le procureur de la République de Nantes, pour demander l'ouverture d'une enquête judiciaire concernant les activités de la branche française du groupe au Liberia, durant le début des années 2000.

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© Global witness

Une législation encore quasi inexistante

« Le système international visant à lutter contre le bois illégal est proprement insuffisant », dénonce Patrick Alley, directeur de Global Witness. A ce jour en effet, les Etats-Unis sont le seul pays au monde qui réprime l'importation illégale de bois. L'Europe, elle, est en négociation depuis des années pour élaborer une telle règlementation. (voir articles liés) Mais les dernières discussions laissent présager un texte a minima car certains Etats, comme la France, tergiversent encore. La Suède, qui assure actuellement la présidence de l'Union, a toujours freiné sur la question et propose par exemple de faire des exceptions sur certains produits en bois pour lesquelles la règlementation ne s'appliquerait que dans 8 ou 9 ans...

Alors que l'Union Européenne tarde à adopter une règlementation visant à bannir l'importation de bois illégal, plusieurs ONG - Sherpa, Global Witness, Greenpeace, les Amis de la Terre et l'activiste libérien Alfred Brownell - veulent relancer le débat par le dépôt d'une plainte concernant les activités d'un des plus gros marchands de bois mondiaux, DLH, lors de la guerre civile au Liberia. Les plaignants accusent en effet DLH France et DLH Nordisk A/S de « recel »* du fait de la vente de grumes de bois « provenant de concessions forestières illégalement acquises via des procédés corruptifs et exploités de manière destructive pour l'environnement, en violation de la législation forestière libérienne ». Les faits remontent au début des années 2000 mais il aura fallu du temps pour rassembler l'ensemble des preuves, traduire juridiquement les faits, faire les allers-retours entre les différentes associations basées au Libéria, en Angleterre et en France, et attendre que la situation s'arrange dans un pays dévasté...

« Le bois du conflit »

A l'époque, le Libéria, tenu par Charles Taylor, est ravagé par une guerre civile qui fera près de 250 000 morts. Pour financer ses achats d'armes, le dictateur - actuellement jugé pour crimes de guerre par le tribunal spécial pour la Sierra Léone- pioche d'abord dans l'argent des diamants mais, rapidement, la pierre précieuse est frappée d'un embargo onusien. L'exploitation forestière va alors devenir le pilier économique de la dictature par le biais de l'Oriental Timber Corporation (OTC) et des ses différentes filiales, dont le patron, Gus Kouwenhoven, est accusé d'avoir participé au trafic d'armes au profit de Charles Taylor. C'est là que, selon les plaignants, DLH France entre en scène. Au début de la décennie, l'Hexagone est en effet le deuxième importateur de bois libérien après la Chine, et DLH qui commerce notamment avec OTC, est alors « l'entreprise européenne la plus impliquée dans ce négoce », selon Jérôme Frignet, de Greenpeace.

Dès 2001 pourtant, un groupe d'experts de l'ONU recommande un embargo sur le bois et de nombreuses ONG, parmi lesquelles Greenpeace et Global Witness dénoncent « le bois du conflit » dans plusieurs rapports (1). DLH en particulier est avertie à de nombreuses reprises par les ONG concernant les mauvaises pratiques de ses fournisseurs. Dans un mail à Greenpeace, l'entreprise affirme alors qu'elle va évaluer OTC et voir si elle continuera ou non sa collaboration avec la société. Puis, dans un communique de presse publié le 18 janvier 2002, DLH indique qu'elle « a procédé à un examen de la situation environnementale en rendant visite à différentes sociétés forestières, à des concessions d'exploitation et aux services forestiers ». Mais alors qu'elle est censée avoir cessé ses échanges avec les sociétés incriminées telles OTC, les plaignants affirment que le groupe a continué à commercer avec elles jusqu'en 2003, date de l'embargo onusien et de la chute de Taylor qui va également entraîner la disparition des sociétés d'exploitation forestière à sa solde. Pour brouiller les pistes, « DLH a alors tenté de dissimuler ses transactions, soit ôtant le marquage de l'origine sur les grumes, soit en passant par des sociétés écrans comme ETC, une filiale d'OTC », affirme Maud Perdriel Vaissière, de Sherpa. « DLH, qui a un bureau au Liberia, ne pouvait pas ignorer la situation ; ni le fait que ces sociétés finançaient le régime, ni leur destruction de l'environnement », estime pour sa part Jérôme Frignet, de Greenpeace.

Changement de cap ?

Contacté par Novethic, DLH, s'est déclaré « très surpris » et découvrir par notre appel le dépôt de la plainte. Tout « en prenant cela très au sérieux », l'entreprise met aujourd'hui en avant son rôle de « pionnier » dans la politique de certification du bois, notamment au Congo où l'entreprise est également exploitante. Selon Sébastien Monvois, responsable du marketing et de la communication de la branche française, l'entreprise « importe aujourd'hui 100% de bois légaux ». Pour Eric Boilley, le directeur de l'association « Le commerce du bois », dont est membre DLH, « la justice doit passer et l'association soutient les actions de lutte contre le bois illégal telle que Flegt. Mais le curseur n'est peut-être pas là où il devrait être ; il ne faut pas non plus « casser » les efforts des entreprises qui améliorent leurs pratiques ». De son côté, la responsable de communication de l'association interafricaine des industries forestières (Ifia), Catherine Peguilian, se demande si cette plainte constitue « une façon de dire qu'il n'y a pas de rédemption possible » .

Cependant, ces propos laissent les ONG songeuses. Jérôme Frignet s'interroge ainsi sur le discours de l'entreprise: « DLH parlait déjà de politique environnementale dans ses réponses de 2001... ». D'ailleurs, pour Gregoire Lejonc de Greenpeace, la compagnie ne donne toujours pas assez de garanties sur son approvisionnement. Ainsi, en mars 2008, un bateau chargé de bois brésilien provenant de compagnies brésiliennes plusieurs fois condamnées pour production et transport de bois illégal livrait encore une cargaison à DLH... Quant au directeur de Global Witness, Patrick Alley, les efforts de l'entreprise ne peuvent l'exonérer de ses actes passés : « ces dernières années, DLH s'est présentée comme une entreprise citoyenne responsable mais elle n'a jamais fourni le moindre effort pour rapatrier les bénéfices issus de son approvisionnement illégal en bois provenant du Libéria, l'un des pays les plus pauvres de la planète, ni même pour présenter ses excuses pour les actes qu'elle y a perpétrée ».

Aujourd'hui, les plaignants affirment être soutenus par les autorités actuelles du Libéria. Celles-ci ont d'ailleurs reconnu l'illégalité de toutes les concessions qui opéraient à l'époque sur leur sol. Quant aux suites données à la plainte, elles sont encore difficiles à prévoir car ce type de démarche, initié par plusieurs ONG, à la fois du Nord et du Sud, est encore peu courant estime Yann Queinnec, le directeur de Sherpa et les importateurs de bois illégal restent toujours difficile à appréhender comme l'illustre le précédent de la plainte d'agriculteurs camerounais contre l'importateur Rougier qui avait finalement été jugée irrecevable par la Cour d'appel de Paris.

*Infraction consistant à vendre et/ou à être en possession d'un bien en sachant qu'il provient de la commission d'un crime ou délit.

(1) Global Witness avec « Taylor-made » (septembre 2001) et « Enterrer la Hache » (septembre 2002) et Greenpeace avec « DLH : a partner in global forest crime » (mars 2002) et « Liberian timber trade fuels regional insecurity » (avril 2003).

Béatrice Héraud
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