Publié le 25 novembre 2013

ENVIRONNEMENT

Déforestation: le mécanisme onusien REDD+ au centre des critiques

Ce devait être un mécanisme solide pour lutter contre la déforestation et réduire les émissions de CO2. Six ans après son lancement, REDD+ est vivement critiqué. La conférence climatique de Varsovie, qui s'est déroulée du 11 au 22 novembre 2013, a ravivé les reproches. Si le mécanisme n'est pas officiellement mis en œuvre, des projets pilotes ont fleuri un peu partout. Pour Novethic, Alain Karsenty, chercheur au Cirad (Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement) et spécialiste des politiques publiques sur les forêts, revient sur ce mécanisme dont la phase de préparation a déjà coûté 7 milliards de dollars.

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Novethic : Comment s'est construit le marché volontaire des crédits forestiers dégagés par les projets REDD+ ? Quels en sont les résultats ?

Alain Karsenty : Au départ, REDD+ n'a pas été conçu pour rémunérer directement des projets, mais au niveau national, avec un pilotage par les États. Cependant, la pression de la part des investisseurs carbones, des ONG de conservation, des bureaux d'études... a été la plus forte. Depuis 2007, des dizaines de millions de dollars ont ainsi été investis dans des projets démonstrateurs financés par les institutions internationales (Banque Mondiale notamment) et les bailleurs bilatéraux (Fonds Français pour l'Environnement Mondial...). Les crédits carbone issus de ces projets ont rencontré un marché volontaire qui s'est développé indépendamment du mécanisme onusien, et les projets REDD+ se sont autonomisés. S'il existe de bons projets de conservation sur le terrain, le système génère une incitation perverse. En effet, un projet émet des crédits sur la base de sa contribution à la réduction des émissions de CO2 liées à la déforestation. Pour cela, des études préalables anticipent un niveau de déforestation future « business-as-usual », pour quantifier la baisse de la déforestation imputable au projet. Or, cette prévision est forcément arbitraire, tant les causes de la déforestation sont complexes et aléatoires. On voit ainsi des projets, pourtant certifiés par des vérificateurs indépendants, qui anticipent des niveaux de déforestation très élevés pour garantir leur réussite virtuelle. C'est le problème fondamental de ce mécanisme : il incite à prévoir le pire pour pouvoir ensuite prétendre l'avoir évité...

Ce problème du scénario de référence est-il différent selon les États ?

Non. Les pays vont mettre sur la table des scénarios de référence qu'il sera très difficile d'évaluer. Et ensuite, il faudra mettre en place un système de délivrance progressive des crédits - en constituant des « buffers », c'est-à-dire des réserves obligatoires liée à l'estimation des risques - et tenter se de se prémunir contre le risque d'émissions de droits à polluer suivis d'une reprise « imprévue » de la déforestation. Une autre usine à gaz ! Au final, ces constructions bureaucratiques virtuelles évacuent complètement la capacité ou non des États à pouvoir contrôler la déforestation sur leur territoires (voir « Climat : comment lutter contre la déforestation dans les Etats fragiles ? » ). REDD+ devrait plutôt être un mécanisme d'investissement durable pour traiter les causes de la déforestation.

Alors que les négociations sur le climat patinent, quel est l'avenir du mécanisme REDD, initialement prévu pour être financé par le marché carbone ?

Plusieurs pays sont opposés à l'intégration de REDD+ dans le marché carbone. L'Union européenne a déjà du mal à maintenir un prix minimal du CO2 du fait d'une offre supérieure à la demande, et ne prendra pas le risque d'injecter des crédits forestiers avant 2020. Le Brésil, lui, prône la création d'un fonds mondial pour la forêt, mais personne n'est prêt à l'abonder. Le marché volontaire des crédits forestiers qui s'est mis en place avec la multiplication de projets REDD+ pilotes a pu faire croire qu'il suffirait à financer ce mécanisme. Mais avec le risque que les négociations climatiques n'aboutissent pas, beaucoup d'opérateurs quittent le marché, certains laissant des notes salées... Au final, le marché carbone européen reste le principal débouché de futurs crédits REDD+. Il ne se passera donc probablement rien avant 2020. Après, tout dépendra aussi de l'engagement de l'Europe dans la transition énergétique, qui devrait donner la priorité à une baisse effective des émissions sur le vieux continent plutôt que d'acheter des réductions incertaines et « fabriquées » ailleurs.

Une opposition locale aux projets REDD+ s'est également construite...

Oui, principalement en Amérique latine, où il existe des mouvements indigéniste forts qui craignent que les projets REDD+ ne les marginalisent. Dans cette région du monde, les populations autochtones ont acquis des droits sur les forêts et la technicité énorme de REDD ne leur permet pas de rester maîtres du jeu. Les populations locales n'ont d'ailleurs pratiquement pas vu la couleur des 7 milliards de dollars investis dans la phase de préparation de REDD+ et les projets. L'essentiel de cet argent est en effet allé aux consultants, aux ONG de conservation et aux organismes de certification privée.

Lire aussi : REDD : un mécanisme vivement critiqué par les ONG

Propos recueillis par Magali Reinert
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