Publié le 14 décembre 2012

ENVIRONNEMENT

De la chimie verte à la « chimie doublement verte »

À l'heure de « l'économie verte », la chimie revendique aussi sa révolution scientifique. La « chimie verte » annonce les transformations d'un secteur industriel doublement obsolète, puisque très polluant et basé sur une ressource condamnée, le pétrole. Les économistes Franck-Dominique Vivien et Martino Nieddu de l'Université de Reims pointent pourtant les contradictions d'une chimie qui prétend être « doublement verte ». Interview de F.-D. Vivien.

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Novethic : Pourquoi parler de « chimie doublement verte » ?

F.-D. Vivien : La chimie verte recouvre en fait deux choses différentes, à la fois une chimie plus écologique, moins toxique, et une chimie du végétal basée non plus sur le pétrole mais sur la biomasse. Parler de chimie doublement verte permet de souligner que la chimie du végétal n'est pas nécessairement plus écologique.
Deux mouvements distincts ont en effet marqué le secteur. D'abord, la chimie est progressivement remise en cause pour des problèmes de santé publique et d'environnement à partir des années 1960. Les réglementations européennes et américaines des années 1990 et les innovations techniques visent à rendre la chimie plus saine. À ces enjeux environnementaux sont venus s'en ajouter deux autres au cours des années 2000 : l'approvisionnement en pétrole et la lutte contre le changement climatique. La recherche en chimie s'intéresse alors à substituer le pétrole par la biomasse végétale. Et ce faisant, la chimie du végétal améliore le bilan en carbone des énergies et des produits par rapport à leurs équivalents issus du pétrole.
Cette chimie doublement verte ne va pourtant pas de soi. En particulier parce que les impératifs de respect de l'environnement ne coïncident pas nécessairement avec ceux d'un usage plus intensif des ressources végétales.

La chimie verte exerce-t-elle une pression supplémentaire sur les ressources ?

En substituant le pétrole par la biomasse, la chimie du végétal impose une utilisation accrue des plantes. Elle participe ainsi à une transformation de l'agriculture vers des usages non alimentaires, et donc à une intensification de l'agriculture puisque cette dernière doit non seulement nourrir les hommes, mais aussi couvrir les besoins énergétiques, produire des substances chimiques... Ce schéma va à l'encontre de la critique actuelle sur l'agriculture industrielle qui appelle à abaisser la pression sur les sols et les ressources naturelles.
Par ailleurs, la chimie verte peut avoir recours à des technologies gourmandes en eau et en énergie. Tout un pan de l'innovation en chimie du végétal consiste en effet à réduire la biomasse en molécules de carbone pour ensuite s'appuyer sur la chimie traditionnelle pour recréer des produits chimiques. Mais la matière végétale est plus difficile à travailler que les substrats pétroliers et elle produit plus d'impuretés.
Plus grave, la chimie du végétal crée des produits identiques à la pétrochimie et ne règle donc en rien les problèmes posés par l'accumulation des produits chimiques dans l'environnement.

La chimie du végétal peut donc être aussi polluante que la pétrochimie ?

Oui, dans la mesure où les produits créés à partir de biomasse ont les mêmes propriétés que leurs pendants pétroliers. Qu'une bouteille de coca-cola soit faite d'un polyéthylène tiré du pétrole ou de canne à sucre, elle viendra toujours s'accumuler avec les milliards de tonnes de plastiques qui polluent déjà la planète. D'où l'importance de lever l'ambiguïté sur l'expression « chimie verte » qui ne veut pas forcément dire plus propre.

Vous parlez de « bioraffinerie portuaire ». De quoi s'agit-il ?

Le développement de cette bioraffinerie vise à s'approvisionner en grandes quantités de biomasse, à la réduire en unités de carbone et à reproduire ensuite des sous-produits commerciaux identiques à ceux issus du pétrole. L'industrie cherche ainsi à maintenir les filières existantes et à s'intégrer dans les équipements en place, en particuliers les sites portuaires pétrochimiques comme Rotterdam ou Singapour. On assiste au développement de filières internationales de glycérol ou d'éthanol « bio » destinées à la chimie du végétal.
Pour les grands groupes chimiques mais aussi agroindustriels, l'enjeu est de reproduire la rente pétrolière, à l'instar des sucriers brésiliens ou des grands industriels de l'huile de palme en Malaisie qui développent un marché mondial de l'éthanol biocarburant. Ces filières sont d'ailleurs complémentaires, le développement de la filière biodiesel s'étant accompagnée de celle de son coproduit, le glycérol.
Au final, si l'industrie améliore son bilan carbone en utilisant la biomasse, l'objectif n'est pas de participer à une économie décarbonée mais bien de fonder une chimie basée sur le carbone « bio ».

Existe-il néanmoins des approches plus innovantes dans la chimie du végétal ?

Oui. Les recherches en chimie du végétal suivent des stratégies différentes. Certains laboratoires cherchent à trouver des réactions chimiques plus écologiques, en utilisant la photochimie par exemple. De nouvelles voies s'intéressent également à utiliser les propriétés de la matière végétale, sans chercher une destruction complète de la biomasse. Vegeplast est, par exemple, leader dans la fabrication de plastiques biodégradables faits à partir de plantes entières, de tiges et de feuilles. Cette chimie verte est également pensée de manière à utiliser les ressources disponibles localement. Cette logique de proximité s'oppose à celle d'une bioraffinerie portuaire.

Alors que les polluants chimiques sont de plus en plus incriminés dans des problèmes de santé publique, la chimie verte ne semble pas trop se préoccuper de la toxicité des produits...
C'est un enjeu parmi d'autres, mais il n'est certainement pas prioritaire pour l'industrie chimique. La chimie verte repose notamment sur douze principes définis par l'administration américaine en 1990 pour réduire les impacts environnementaux du secteur. Si ces principes peuvent former un ensemble cohérent, ils sont souvent utilisés « à la carte » par l'industrie qui ne retient qu'un ou deux critères, comme par exemple l'optimisation énergétique de la chaîne de production. À titre d'exemple, le Round Up a reçu un Green Chemistry Award en 1998 pour une économie d'étapes et de réactifs, sans que la question de la toxicité du produit ne soit posée !

Propos recueillis par Magali Reinert
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