Publié le 01 octobre 2012

ENVIRONNEMENT

Bois illégal : un marché de 30 à 100 milliards dollars par an

Le marché noir lié à l'exploitation ou au blanchiment du bois illégal explose selon un rapport publié par le PNUE et Interpol. L'Amazonie, l'Indonésie et le bassin du Congo sont devenus les plaques tournantes de ce qui ressemble de plus en plus à du crime organisé autour du carbone vert, avec des méthodes élaborées.

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© Eyes on the forest

15 à 30%, c'est la part que représenterait aujourd'hui, au niveau mondial, le bois issus de l'exploitation forestière illégale dans le commerce global du bois. Un marché noir en constante hausse dont la valeur actuelle serait comprise entre 30 et 100 milliards de dollars par an (23 à 77 milliards d'euros), selon un rapport publié le 27 septembre par le PNUE (programme des Nations Unies pour l'environnement) et Interpol. Une situation qui constitue une menace pour la lutte contre le changement climatique, la lutte contre la déforestation, la conservation de la faune et l'éradication de la pauvreté et qui entrave les efforts entrepris par le programme de Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts de l'ONU (REDD), selon les auteurs de « Carbone vert, marché noir »

Un marché noir en hausse

Le rapport dresse un tableau extrêmement préoccupant de la situation. Dans les principaux pays tropicaux qui bordent le bassin de l'Amazone, l'Afrique centrale (bassin du Congo) et l'Asie du Sud (Indonésie), le crime organisé est responsable de 50 à 90 % de l'exploitation forestière. Dans certains cas, le trafic illégal de bois passant par les postes frontaliers et les ports maritimes peut représenter jusqu'à 30 fois les volumes officiels. Or comme pour les autres trafics, comme celui de la drogue, le développement du marché noir autour du bois illégal d'accompagne d'une augmentation d'autres types de crimes, comme des assassinats, des agressions violentes et des atrocités commises contre les habitants autochtones qui vivent dans ou grâce aux forêts, estime Interpol. Ainsi, au Congo (RDC), plus de 200 gardes forestiers du parc naturel des Virungas, ont été tués ces dernières années par des milices organisant un commerce de charbon de bois qui rapporterait annuellement quelque 28 millions de dollars. Au Brésil, le 18 novembre 2011, c'est un chef guarani, Nisio Gomes, qui a été assassiné pour avoir osé retourner avec 60 membres de sa tribu sur leur terre ancestrale du Mato Grosso, après en avoir été expulsés par des éleveurs de bétail...

L'ampleur du problème est bien plus vaste que ce que l'on imaginait initialement. Car jusqu'ici on connaissait peu les méthodes de blanchiment utilisées. Ainsi, la baisse apparente de l'exploitation forestière illégale annoncée au milieu des années 2000 dans certaines régions comme le Brésil a principalement résulté d'un effort à court terme de lutte contre la fraude, ainsi qu'à des opérations de blanchiment plus sophistiquées, organisées par des criminels, note le rapport. Celui-ci recense ainsi plus de 30 façons d'abattre illégalement, de blanchir, de vendre et de commercialiser des grumes illégales.

Comment procèdent-ils ?

Outre les méthodes classiques de pots de vin pour obtenir des permis (jusqu'à 50 000 dollars dans certains pays) ou de falsification de permis d'exploitation, les groupes criminels n'hésitent pas non plus à créer des sociétés écrans en cascade dans différents pays pour brouiller les pistes, à falsifier l'éco certification ou à profiter des nouvelles technologies pour pirater les sites web gouvernementaux et augmenter frauduleusement leur nombre de permis, par exemple. C'est notamment ce qui est arrivé au Brésil. En 2007, des pirates à la solde de cartels d'exploitants illégaux se sont infiltrés dans le site internet du gouvernement fédéral de l'Etat de Para pour accéder aux permis d'exploitation et de transport et ainsi éviter les restrictions de volumes mises en place pour justement lutter contre la fraude. Selon les autorités, 1,7 million de mètres cubes de bois illégal ont dès lors pu être extraits grâce à cette opération. Le procureur fédéral Daniel Avelino qui s'occupe de l'affaire a identifié 107 entreprises liées à cette fraude et leur réclame 1,1 milliard de dollars (la valeur estimée du bois transformé par ce processus). 200 personnes ont été accusées et une trentaine de dirigeants ont été arrêtés.

Autres techniques de plus en plus utilisées : le blanchiment de millions de mètres cubes de bois en mélangeant des grumes coupées illégalement avec d'autres abattues légalement durant le stockage précédant le transport, dans les scieries ou au moment de la revente mais aussi l'intégration de grumes illégales dans des plantations réelles ou artificielles (qui n'existent que sur le papier) en les vendant comme produits de ces plantations, profitant au passage des éventuelles subventions accordées aux plantations officielles.

Au final, le marché noir est relativement rentable : les parties concernées y gagneraient des revenus 5 à 10 fois plus élevés que si elles passaient par la voie légale...

Comment lutter ?

« L'une des principales difficultés de la lutte contre le commerce international de bois illégal est que le bois franchit les frontières en tant que produit blanchi devenu légal » or, « les forces de police nationales ne disposent pas de compétences internationales, sauf en cas d'opérations spécifiques ou d'accords spéciaux », note le rapport. L'une des solutions identifiées par les auteurs est donc de contrôler les goulets d'étranglement dans le pays, comme les transports routiers et l'entrée dans les scieries les plus proches des forêts abritant des coupes illégales. Autre possibilité : mettre en place des taxes sur le bois ou sa circulation -supérieures au prix des pots de vin habituellement versés aux agents locaux- pour rendre le marché noir moins lucratif.

Par ailleurs, Interpol a, depuis deux ans, intensifié sa lutte contre la criminalité verte. L'organisation de police internationale collabore avec quatre autres instances internationales comme la CITES (convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction), la Banque mondiale, l'Organisation mondiale des douanes ou l'Office des nations unies contre la drogue et le crime, au sein du Consortium international de lutte contre la criminalité, liée aux espèces sauvages (ICCWC). Interpol, qui dirige le volet policier des opérations, a ainsi développé avec le PNUE un projet pilote appelé LEAF (Assistance pour l'application de la loi en faveur des forêts) pour mieux lutter contre l'exploitation illégale et la criminalité forestière organisée. Il s'agit d'un soutien opérationnel, de formation et d'enquêtes pour aider les pays affectés à mieux appliquer la loi qu'il s'agirait de développer à grande échelle. Mais cette mise en place d'un mécanisme international coûte cher, 20 à 30 millions de dollars par an et l'ICCWC manque de moyens...

Parmi les pistes à creuser pour amplifier les efforts de lutte, le rapport recommande aussi de mettre en place un système de notation évaluant les compagnies qui abattent, exploitent ou achètent du bois provenant de régions à risque. Car « une grande partie de l'activité de blanchiment de bois illégal ne serait pas possible dans les importants flux de financement fournis par les investisseurs privés basés en Asie, en UE et aux Etats-Unis, notamment les investissements réalisés via des fonds de pension », soulignent les auteurs. Certains d'entre eux comme le fonds souverain norvégien excluent déjà des sociétés soupçonnées de complicité de trafic illégal comme Samling Global. Mais l'efficacité du système reste relativement modeste et doit être améliorée, insiste le rapport.

Quant aux systèmes de certification comme FSC, « ils sont surtout efficaces en Amérique du Nord et dans l'UE », notent les auteurs. Tandis que le plan d'action européen FLEGT destiné à lutter contre les importations de bois illégal dans l'UE (Voir « L'Europe interdit le bois illégal ») reste un programme volontaire dont la « plupart des critères sont facilement contournés du fait des mécanismes de corruption et de blanchiment » décrits plus haut. D'ailleurs, en mars 2012, aucun bois sous licence FLEGT n'avait encore été importé dans l'UE, précise le rapport...

Béatrice Héraud
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