Publié le 25 mars 2013

ENVIRONNEMENT

Les timides progrès du recyclage en Russie

Confrontée à la croissance spectaculaire de ses déchets, la Russie se lance dans le recyclage industriel. Sans soutien public et faute de collecte sélective, le marché est lancé mais subit la forte concurrence de l'incinération. La prise de conscience environnementale et la mise en œuvre d'un cadre juridique adapté font cependant évoluer la situation.

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© Eco-Tekhprom

Les surcapacités d'incinération menace le recyclage en Europe

L'Allemagne, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et le Royaume-Uni sont en surcapacité en termes d'incinération, révèle une étude du GAIA (Global alliance for incinerator alternatives) . Alors que 22 % des déchets de l'Union européenne sont incinérés, l'industrie prévoit encore d'augmenter ses capacités, compromettant les objectifs définis dans la Feuille de route pour une Europe efficace dans l'utilisation des ressources (d'ici 2020, l'incinération avec valorisation énergétique devra être limitée aux matériaux non recyclables). Cette situation entraîne une hausse des transferts transfrontaliers de déchets destinés à être incinérés et pourrait empêcher d'atteindre les objectifs de recyclage, en particulier dans les pays qui en sont actuellement les plus éloignés, soulignent plusieurs associations environnementales qui soutiennent le GAIA. « Le fait que les incinérateurs soient des aspirateurs à déchets qui nuisent à la prévention et au recyclage n'est pas une lubie d'écologistes. Le rapport de la Cour des Comptes de septembre 2011 montre que leur surdimensionnement crée un appel d'air pour les déchets industriels banals en particulier, et que c'est généralement le contribuable qui paye », souligne Pénélope Vincent-Sweet, pilote du réseau prévention et gestion des déchets de France Nature Environnement (FNE). « La Commission européenne doit contrôler l'offre d'incinération sur le marché européen. Elle devrait également supprimer toutes les incitations économiques et légales qui, aujourd'hui, rendent l'incinération préférable au recyclage », demande Joan Marc Simon, coordinateur du GAIA. BH.

La Russie déborde de déchets. Elle en produit chaque année 7 milliards de tonnes, d'après le Service fédéral de surveillance des ressources naturelles (1). Dans son rapport publié le 16 juillet 2012, il pointe le principal problème : l'élimination des déchets solides municipaux, évalués à 40 millions de tonnes par an. Leur volume « croît de façon spectaculaire », submergeant les capacités d'enfouissement. Moscou, par exemple, en génère désormais 5,8 millions de tonnes. Les ordures remplissent déjà plus de 150 000 ha, enfouies dans des sites insalubres pour la plupart - qu'ils soient illégaux (plus de 44 000 repérés au 15 janvier 2013) ou autorisés (plus de 7000). Seuls 4 à 5 % des déchets municipaux partent vers l'un des 243 centres de recyclage, 53 unités de tri et 10 usines d'incinération. Concluant à l'échec des expériences de collecte sélective à Moscou, Saint-Pétersbourg, Smolensk et d'autres villes, - principalement pour des raisons de coût- les auteurs du rapport préconisent le recours au traitement thermique, présenté comme « la meilleure technologie disponible pour résoudre le problème de l'élimination des déchets ».

La capitale compte trois usines d'incinération et une quatrième est en cours de conception. Une autre devrait voir le jour à Saint-Pétersbourg sous couvert d'une « installation de recyclage », selon Greenpeace Russie. Le sujet est sensible. En 2007, par exemple, de la fumée rose s'échappait de la cheminée d'un incinérateur au Nord-Est de Moscou, chargée en brome et en cadmium malgré les filtres: la quasi-totalité de la population jette encore ses déchets dangereux (équipements électriques et électroniques, piles, lampes au mercure...) dans la poubelle ordinaire, faute d'information.

1,3 milliard d'euros dans les poubelles

Au-delà de cette solution « d'urgence » susceptible d'engendrer des rejets toxiques, certains croient au potentiel du (vrai) recyclage. Sur plus de 31 milliards de tonnes de déchets accumulés en Russie, 40 % pourraient être transformés en matières premières secondaires et générer 1,3 milliard d'euros de revenus, estime l'entreprise publique Russian Technologies, qui a créé une filiale chargée d'investir dans le secteur. La marge de progression semble colossale. Même si les chiffres sont pour la plupart incohérents ou non disponibles, les experts s'accordent sur un taux de recyclage de 25 % au niveau national pour le papier, contre 70 % (2) en Europe. A Saint-Pétersbourg, fer de lance du tri, environ 15 % des déchets municipaux retournent dans le cycle de production. « Là où il existe des conteneurs différents, au moins pour séparer les déchets humides des déchets solides, les habitants sont assez bons : il y a des erreurs, mais plus de la moitié des matériaux triés sont recyclés », soutient Rachid Alimov, coordinateur du programme Toxique de Greenpeace Russie.

L'efficacité du tri a posteriori tel qu'il est pratiqué généralement apparaît en revanche limitée. « Il est difficile de recycler en l'absence de toute collecte séparée qui permettrait au moins d'obtenir des matières propres », avoue Igor Orlov, chargé de la communication de l'entreprise publique Eco-Tekhprom, qui gère près de la moitié des déchets municipaux moscovites. Ses lignes mises en service en 2005 avec des « technologies de pointe » n'extraient que 10 % des 550 000 tonnes reçues. Nombre de fonctionnaires et de professionnels pointent le manque de structures et d'investisseurs. « Le pays compte au plus quinze opérateurs sur ce segment, affirme Dmitri Krishchenko, directeur général du Centre de Recyclage Sud du groupe Eco-System, qui emploie 145 personnes. Le recyclage progressera seulement avec la croissance des installations de tri. » Fondateur du Centre des initiatives écologiques, Vladimir Kouznetsov confirme que « le marché du recyclage n'existe pas encore vraiment pour les ordures ménagères ». Mais il est convaincu que seule la multiplication de petits entrepreneurs du déchet stimulerait le secteur, en assurant un tri de qualité : « plus on est près de la source, plus on est efficace », assure-t-il. C'est pourquoi son entreprise aide les individus désireux de se lancer, en leur fournissant matériel (systèmes mobiles équipés de conteneurs et d'une presse) et protection juridique. Lui-même a commencé en 1992 à ramasser des déchets à côté de chez lui. Après avoir nettoyé les alentours de plusieurs stations de métro, il dispose de six points de collecte à Moscou, ouverts 24h/24 avec une personne qui vérifie le contenu des sacs apportés par les habitants.

Créer des filières

Malgré les freins, les initiatives en faveur du recyclage grignotent du terrain, comme l'instauration cette année d'une collecte sélective dans les bâtiments occupés par les autorités fédérales ou les points de collecte mobiles pour les déchets dangereux opérationnels à Saint-Pétersbourg depuis septembre 2012. « Les hommes politiques prennent de plus en plus conscience de la nécessité de promouvoir le tri auprès des ménages, c'est une question de temps : il a fallu vingt ans en Allemagne pour changer les mentalités », rappelle Igor Orlov.

Une législation sur le traitement des déchets se met d'ailleurs progressivement en place. Pour le moment, il n'existe pas de soutien financier public au recyclage. Mais une nouvelle loi pourrait rendre le secteur plus rentable. En cours d'examen à la Douma, des amendements « sur la consommation et la production des déchets » incluent un volet responsabilité élargie des producteurs (principe du pollueur-payeur), susceptible d'ouvrir la voie à la création de véritables filières de recyclage. Prévue pour décembre dernier, les députés pourraient finalement la valider au printemps. Un beau geste pour l'année officielle de la protection de l'environnement en Russie.

(1)Organe du ministère des Ressources naturelles et de l'Environnement.

(2) Selon les estimations de la Confédération européenne des industries du papier pour 2012.

Jeanne Cavelier
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