Publié le 05 mai 2014

ENVIRONNEMENT

Russie : la fin de l’impunité pour les compagnies pétrolières ?

Dans la République des Komis, une région subarctique de Russie, un peuple autochtone veut bouter Lukoil hors de ses terres. L’entreprise a violé plusieurs lois environnementales et ignorer totalement les villageois et les autorités locales. Elle est désormais contrainte de prendre en compte leur avis.

Pipeline republique des Komis Russie - Copie
Un pipeline posé illégalement
© Greenpeace Russie / Evgueniy Ousov :

16 ans. Depuis 16 ans, Lukoil exploite le sous-sol du district d’Ijemski. La compagnie pétrolière et ses sous-traitants ne sont jamais préoccupés des conséquences de leurs travaux sur l’environnement. Une situation qui a fini par provoquer l’exaspération des populations locales. Elles exigent désormais la suspension de leurs activités.

Le 30 mars dernier, 150 personnes représentant douze villages se sont réunies pour exprimer leur colère. Des représentants de Lukoil avaient été conviés. Il ne sont pas venus. "Ils ont gagné des milliards de roubles, et nous, des enfants malades… Ils agissent comme des barbares avec la nature", s’exclame Svetlana, institutrice.

Dans la salle, un vieil homme renchérit : "Il y a cinq ans, deux personnes étaient malades du cancer, maintenant ils sont au moins 50". Oleg, entrepreneur, s’emporte : "Nous ne pouvons plus tolérer ce qui se passe sur nos terres" !

Le 11 avril, en soutien à cette révolte populaire, le conseil municipal du district a adopté à l’unanimité une résolution réclamant la suspension de l’exploitation et du transport des produits pétroliers sur le territoire de la commune.

 

Des pipelines "nettoyés" par le feu

 

Dans le district d’Ijemski, les griefs s’accumulent : abattage des arbres, pollution des cours d’eau, etc. Des conduites installées depuis moins de dix ans sont déjà vétustes. En mars, un accident sur un pipeline a provoqué une importante fuite de pétrole, que des employés de Lukoil ont tenté de masquer en la "nettoyant" » par le feu. C’est ce qu’affirme  l’organisation non-go environnementale Save the Pechora Committee, qui aurait trouvé des traces d’incendie criminel.

Deux jours plus tard, une épaisse fumée noire était encore visible à 10 km. En février, la découverte de travaux pour ouvrir quatre nouveaux puits à 200 mètres du village de Krasnobor, sans débat public et sans déclaration préalable auprès des autorités locales, a excédé les habitants.

Le Conseil du district exige donc que l’entreprise soit jugée pour ses infractions aux lois environnementales et qu’elle organise de vrais débats. Mais ses moyens d’action sont limités. "Il s’agit d’une décision politique. […] Le Conseil a créé une Commission publique, qui prépare un rapport sur toutes les infractions constatées", affirme l’un de ses membres, Nicolas Rochev, dans une interview accordée à un journal local. Seule une ordonnance du tribunal peut suspendre la licence de la compagnie, "ce qui ne risque pas d’arriver" selon Vladimir Tchouprov. Autre solution possible, obtenir  une injonction du Rosprirodnadzor, le service fédéral pour la surveillance des ressources naturelles, via "une procédure longue et inutile d’un point de vue social".

 

Une démarche "révolutionnaire"

 

Les pressions sur Lukoil semblent pourtant porter leurs fruits. La compagnie pétrolière a finalement réagi en organisant le 13 avril une réunion publique. Des émissaires de Moscou ont expliqué aux habitants les techniques utilisées pour les nouveaux puits, insistant sur l’absence de danger. "Il a été décidé de créer un groupe de travail composé de représentants des habitants et de spécialistes de la compagnie, signale Dmitri Dolgov, chef du service de presse de Lukoil. Tous les travaux ont été suspendus en attendant une décision de la commission du Rosprirodnadzor, qui examine en ce moment la violation ou non de la législation environnementale concernant les nouveaux puits". Ce représentant de la compagnie a par ailleurs refusé de s’exprimer sur les autres problèmes soulevés par les populations locales.

Mais la "coopération constructive" promise, qui se poursuivra lors de la prochaine réunion, dans un mois, a déjà un goût de victoire pour des peuples longtemps ignorés. Rosneft, Gazprom et d’autres pourraient bientôt en tirer les conséquences.

"Nous assistons à un événement historique, qui peut donner un nouvel  élan au développement de la société civile en Russie, au respect des droits inaliénables de l’homme", commente Vladimir Tchouprov, chef du département énergie de Greenpeace Russie.

 Il qualifie de "révolutionnaire" cette décision commune de peuples locaux contre une compagnie pétrolière, inédite à un niveau régional. Elle fait écho à la déclaration d’Usinsk, formulée en août 2012. Il s’agissait alors d’un appel à la solidarité entre les peuples autochtones du Nord pour s’élever contre le forage offshore dans l’Arctique. Des populations qui réclament aussi un moratoire sur l’exploitation de leurs terres jusqu’à ce que les compagnies pétrolières respectent leurs droits.

Jeanne Cavelier
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