Publié le 07 octobre 2010

ENVIRONNEMENT

Pollution des boues rouges : la Hongrie face à l'urgence

La Hongrie a décrété l'état d'urgence dans l'ouest du pays, après la rupture d'un réservoir dans une usine de production d'aluminium située à Ajka. Plus d'un million de m3 de boues rouges s'est répandu en quelques jours et la pollution a déjà atteint le Danube, le deuxième fleuve le plus long d'Europe.

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Une politique environnementale inégale selon les Etats

Si les pays riverains du Danube, notamment les pays de l'ex-bloc soviétique, ont pris conscience des impacts de l'industrie sur le fleuve, de grandes disparités subsistent dans la restructuration des activités et des sites. La coordination entre les pays est d'autant plus délicate que certains d'entre eux, comme la Roumanie, connaissent un développement économique difficile. Le 30 janvier 2000, un barrage retenant des déchets toxiques de la mine d'or de Baia Mare Aurul, au nord-ouest de la Roumanie, avait cédé et déversé 378 500 litres d'eaux usées, lourdement contaminées par du cyanure, dans le Lapus et le Somes, affluents de la Tisa, elle-même un affluent du Danube.

Lundi, un réservoir d'une usine d'aluminium de la ville d'Ajka, à 160 km à l'ouest de Budapest, s'est rompu pour une raison inconnue et a déversé un million de m3 de boues rouges sur plusieurs villages environnants, provoquant 4 morts et 120 blessés. Selon l'agence hongroise MTI qui cite Tibor Dobson, le chef régional des services anti-catastrophes, le lit principal du Danube a été touché dès midi, le 7 octobre, par ce résidu issu de la production d'aluminium, provoquant notamment des brûlures au contact de la peau et des irritations aux yeux.
L'association Robin des bois, qui a développé depuis plusieurs années une expertise sur les pollutions industrielles, explique que ces boues contiennent de la soude caustique, du fer, de l'alumine, du silicium, du sodium, du calcium, du titane, du manganèse, du vanadium, du chrome hexavalent, du plomb et du cadmium. Bilan, « le cumul de tous ces métaux et minéraux fait des boues rouges un déchet toxique pour la faune aquatique, les animaux domestiques et d'élevage ». Avec des impacts potentiels sur la contamination des sols et des rivières, et donc in fine sur la chaîne agricole et alimentaire.
Autre inquiétude : le remède pourrait s'avérer pire que le mal. « Si comme les autorités hongroises le planifient, les boues répandues dans le bâti et la voirie sont nettoyées au kärcher, elles vont être mélangées à l'eau de décapage puis rejoindre les cours d'eau, et se jeter à terme 110 km plus loin dans le Danube après avoir impacté de nombreuses zones humides, souligne Robin des bois. Les mortalités de poissons, d'oiseaux aquatiques, de biodiversité ordinaire vont être massives, autant par les effets du colmatage que par ceux de la toxicité ». Sans attendre, des pays riverains du Danube (Serbie, Croatie, Roumanie) ont d'ores et déjà commencé à effectuer des prélèvements pour étudier les impacts éventuels de la pollution sur la faune et la flore.

Nombreux réservoirs dans la région

Le WWF-Hongrie estime également qu'il s'agit d'un « accident sans précédent qui affecte profondément l'écosystème, les eaux de la région, et illustre la fragilité de nos réserves d'eau potable », a déclaré Gabor Figeczky, directeur adjoint de WWF-Hongrie dans un communiqué à l'AFP. « Il est encore difficile de dire comment cela va affecter l'environnement, mais une chose est certaine: les métaux lourds sont connus pour leur longévité et ne disparaissent pas d'un jour à l'autre », a-t-il ajouté en rappelant que des réservoirs similaires à celui qui a cédé étaient nombreux dans la région du Danube. De fait, l'axe danubien a fixé de nombreux sites industriels, des centrales de production énergétique et des installations nucléaires, tous directement liés à l'usage de l'eau du Danube... et au stockage des déchets industriels.

Pour l'heure, les causes de cet accident n'ont pas encore été communiquées. On sait que la rupture d'une digue a provoqué le déversement des boues, mais selon Robin des bois, « plusieurs causes sont possibles : des séquences de fortes pluies qui augmentent considérablement le niveau d'eau, le sous-dimensionnement des digues, leur rehaussement mal calculé ou leur maintenance défectueuse ». Le secrétaire d'Etat hongrois à l'environnement, Zoltan Illés, a déclaré que la société MAL (Magyar Aluminium), propriétaire de l'usine, devrait faire face à ses responsabilités et payer la reconstruction et la décontamination des zones touchées par la pollution. Selon lui, les dommages seraient estimés à plusieurs dizaines de millions d'euros. L'entreprise, détenue par un groupe d'investisseurs privés, avait racheté l'usine d'Ajka, construite en 1943, dans les années 90 après la chute du régime communiste. Son directeur a plaidé de son côté pour « une reprise rapide de la production ». Selon lui, la société, qui emploie plus de 1000 personnes, ne pourrait survivre « qu'un mois avant de perdre toute sa clientèle ». Des déclarations qui laissent perplexe quand à la réparation des dommages humains et environnementaux...S'il s'agit d'une pollution transfrontalière, les instances de coopération du Danube*, et in fine, l'Union européenne, seront probablement sollicitées.

En France, la secrétaire d'état à l'écologie Chantal Jouanno indique dans un communiqué qu'il n'existe qu'une installation de traitement de minerai de bauxite produisant des boues
rouges, exploitée aujourd'hui par la société Rio Tinto, à Gardanne dans les Bouches du Rhône. "Une partie des résidus de bauxite est lavée et diluée dans de l'eau avant d'être envoyée dans une fosse sous-marine à sept kilomètres des côtes (...) Ces rejets font l'objet d'un suivi périodique (...) Après plus de 10 années d'investigations, le comité scientifique [chargé du suivi] considère que ces rejets ne présentent pas d'effet toxique sur la faune en place" .

*La Commission internationale pour la protection du Danube a été crée en 2004 par l'Union européenne pour assurer une coopération transfrontalière sur la gestion durable du Danube et de son environnement.



Véronique Smée
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