Publié le 07 avril 2011

ENVIRONNEMENT

« Nous voulons que la sûreté nucléaire sorte de la souveraineté nationale »

Alors que le Parlement européen se penche sur les conséquences de l'accident de Fukushima sur l'Union européenne, que ce soit en termes de sûreté nucléaire ou de sécurité alimentaire, décryptage avec la députée européenne Les Verts/ALE Michèle Rivasi.

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Michèle Rivasi

Des contrôles renforcés

LUnion européenne, qui importe chaque année 9000 tonnes de fruits et légumes japonais, aligne en fait ses niveaux de radioactivité autorisés pour les aliments venant du Japon aux normes de ce pays car elles sont plus sévères. Selon le président de la Commission européenne cependant, cette modification est uniquement décidée « par précaution ».Tous les contrôles réalisés ont fait apparaître « des niveaux de radioactivité très négligeables, en tous cas très en-deçà des valeurs limites européennes et japonaises », rapporte l'AFP. Des contrôles qui ont été renforcés depuis le 24 mars, mais qui restent insuffisants selon Michèle Rivasi : « 10 à 20 % des aliments seront contrôlés. On peut considérer que c'est un filtre à grosse maille !» Faut-il aussi étendre ces contrôles qui ne portent pour l'instant que sur l'iode et le césium au plutonium ? L'UE y réfléchit. En attendant, « pour assurer une sécurité maximale des consommateurs », la France assure aller plus loin que Bruxelles en maintenant « un taux de contrôle de 100 % sur toutes les denrées alimentaires d'origine animale produites après le 11 mars et les produits frais (salades, légumes, fruits, etc.), en provenance du Japon. ».
Au Japon, le gouvernement a demandé à ses partenaires commerciaux de ne pas sur-réagir en instaurant d'« injustifiables » restrictions aux importations. L'Inde a en effet adopté un embargo total sur les produits alimentaires japonais mais d'autres pays ont également adopté de fortes restrictions comme la Corée du Sud, la Chine, Taïwan, Singapour, la Russie et les Etats-Unis qui bloquent des produits (légumes, lait) provenant de certaines préfectures japonaises.

Novethic. Le Parlement européen doit voter aujourd'hui sur une résolution concernant les conséquences de l'accident de Fukushima sur le nucléaire européen. Qu'en attendez-vous ?

Michèle Rivasi. Nous voulons que la sûreté nucléaire sorte de la souveraineté nationale. C'est très dur, notamment pour la France qui veut conserver ce pouvoir mais un nuage ou une contamination d'eau n'a pas de frontières. Et certaines de nos centrales comme Cattenom ou Fessenheim sont situées en bordure d'autres pays qui les regardent de près...Nous attendons donc que les stress tests soient effectués par un panel d'experts européens et pas seulement par les autorités nationales. Il est également hors de question d'enlever des critères comme le demande Nicolas Sarkozy, sur les crashs d'avions ou les actes terroristes ; il faut absolument qu'ils soient intégrés aux risques encourus. Enfin, toutes les centrales doivent être contrôlées sans possibilité de s'y soustraire et dans le cas où l'une d'entre elles ne réunirait pas tous les critères, elle doit être fermée progressivement.
Parallèlement, il faut développer un plan de développement massif et très volontariste des énergies renouvelables en transférant par exemple les sommes allouées au traité Euratom, de l'ordre de 600 millions d'euros, et bien sûr travailler sur l'efficacité énergétique.
Autrement, il ne faut pas se leurrer, on aura un Fukushima chez nous.

L'Union est très divisée sur cette question du nucléaire. Comment percevez-vous les conséquences de l'accident de Fukushima sur les députés européens ?

Michèle Rivasi. Il y a un avant et un après Fukushima. Au niveau des populations européennes bien sûr mais les certitudes des politiques sur le nucléaire aussi ont été ébranlées. Concernant les députés cependant, c'est plus lent, même si certains membres du PPE, qui ne s'exprimaient pas auparavant, demandent d'explorer de nouvelles voies. Après, nous demandons par exemple que la sortie du nucléaire soit inscrite dans la résolution du Parlement européen, mais je ne pense pas que nous puissions obtenir une majorité. J'ai demandé aussi à ce que soit coupé le cordon ombilical entre l'OMS et l'AIEA (voir article lié), ce que le PPE n'a pas accepté. Ils sont donc dans l'hypocrisie, car si les députés veulent vraiment de la transparence, cette mesure est indispensable pour avoir une information indépendante sur les impacts sanitaires de Fukushima ou Tchernobyl.

Vous dénoncez cette même hypocrisie pour la France alors que l'on a entendu l'ASN expliquer qu'il « était fondamental de tirer les leçons de l'accident survenu au Japon » et Nicolas Sarkozy demander qu'une réunion des autorités nucléaires se tiennent en mai lors des G20 et G8 pour définir des normes de sûreté nucléaire internationales...

Michèle Rivasi. Dans ce cas, il ne doit pas s'opposer à l'expertise européenne indépendante des centrales, car sinon il ne s'agit que d'un affichage politique. A-t-il des choses à cacher ? A-t-il peur que l'on ferme Fessenheim ?
Quand on voit également que le parquet général requiert un non lieu pour le Pr Pellerin (directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants lors de Tchernobyl, ndlr) qui a menti, minimisé l'impact des retombées radioactives sur le territoire, et finalement manqué à protéger la population, le tout avec une complicité politique derrière, on est en droit de se demander si les enseignements même de Tchernobyl ont été tirées...C'est un scandale politique. Comment peut-on rester crédibles après ça ?


Par ailleurs, l'Union européenne vient de durcir le plafond de radioactivité des aliments importés du Japon, qu'en pensez-vous ?

Michèle Rivasi. D'abord je me réjouis car les normes européennes en matière de contamination radioactive des aliments à la suite d'un accident nucléaire étaient très insuffisantes (voir article lié). Cette mesure est donc un progrès, d'autant plus que José Manuel Barroso a déclaré qu'il allait demander l'alignement du règlement européen sur ces normes japonaises. Maintenant en établissant des normes admissibles, cela pose le problème de la démocratisation de la radioactivité car je le répète, toute dose peut occasionner un risque. Pourquoi donc ne pas bloquer les aliments provenant du Japon ? Nous en importons principalement des épinards, des algues qui concentrent beaucoup l'iode ou du poisson qui fixe particulièrement le césium, mais il existe des alternatives à ces importations. Dans la mesure où la catastrophe ne touche pas l'Europe et que nous ne sommes pas dépendants du Japon, le principe de précaution est de bloquer ces importations.

Certains pays ont effectivement pris des mesures de ce type comme l'Inde qui est le premier pays à interdire totalement les importations de produits alimentaire japonais. Pourquoi l'Union ne souhaite-t-elle pas faire de même ?

Michèle Rivasi. Tout simplement parce qu'en Europe nous sommes dans une politique de marché où nous sommes soumis aux intérêts commerciaux. Je comprends que l'on ne veuille pas pénaliser économiquement le Japon, mais je suis favorable à mettre en place des aides économiques en remplacement s'il le faut. C'est d'ailleurs un faux argument car le commerce avec le Japon est très faible, de l'ordre de 0,4% des importations européennes alimentaires. Mais ce n'est quand même pas l'argent qui va primer sur la santé ! Car il faut bien comprendre que si les effets sanitaires ne sont pas immédiats, on verra des augmentations de cancers, de la thyroïde notamment, dans les 10, 20, 40 ans qui viennent.

A ce titre, ce sont bien sûr les Japonais qui sont le plus exposés au risque. Les mesures prises là bas sont-elles suffisantes ?

Michèle Rivasi. L'urgence est effectivement là-bas, ce sont eux les premières victimes. La préfecture de Fukushima était de plus un endroit où il y avait énormément de maraîchages et les Japonais consomment beaucoup de poissons et d'algues. Les autorités demandent aux agriculteurs de jeter leur lait et leurs légumes en échange de compensations financières, mais le fait que l'eau de Tokyo soit contaminée représente pour moi le plus grand risque, car une concentration d'iode de l'ordre de 200 bq/litre, c'est énorme. On ne peut absolument pas la donner à boire aux enfants car ils ont des organes beaucoup plus petits et beaucoup plus sensibles aux rayonnements radioactifs. Il faut aussi revoir toute la chaîne d'approvisionnement de Tokyo, dans la mesure où leurs systèmes de bassins d'épandage concentrent à la fois la contamination de l'eau et de l'air.

Actualisation : Jeudi 7 avril, les députés européens, ont finalement échoué par 264 voix pour, 300 contre et 61 abstentions à adopter un texte commun sur la sécurité nucléaire européenne. La veille pourtant un accord semblait possible sur les tests de sécurité mais les modalités, elles, n'ont pas fait consensus. Le groupe des Verts s'est en effet opposé au texte final pour ne pas avoir clairement appelé à une sortie progressive du nucléaire. Pour Michèle Rivasi, « le Groupe des Verts a été un acteur clé de cette résolution : nous avons fait de nombreuses propositions constructives pour renforcer la sévérité et la transparence des tests de résistance des centrales nucléaires décidés par la Commission européenne. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous avions initialement co-signé cette résolution: tirer les leçons de cet accident et renforcer la maîtrise des risques multi-facteurs. Nous avons aussi voulu renforcer la transparence de la communication des retombées radioactives en cas d'accident nucléaire qui fait cruellement défaut. Pour autant, nous restons fermement convaincus que des stress tests obligatoires - sous la supervision d'acteurs indépendants - ne sont pas suffisants par rapport à l'enjeu des risques multiples et non-maîtrisables que nous fait courir le nucléaire. Concernant le vote en faveur d'un moratoire sur la construction de nouvelles centrales, je suis convaincue que c'était un premier déclic nécessaire à la sortie du nucléaire. »

propos recueillis par Béatrice Héraud
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