Publié le 26 février 2007

ENVIRONNEMENT

L'Eco mafia fait du trafic illégal de déchets industriels

Le trafic de déchets industriels gangrène une partie de l'Italie. Plusieurs régions du sud de la Péninsule subissent des pollutions toxiques en raison des activités illégales, mais aussi légales, menées par la mafia autour des résidus de la métallurgie et de l'incinération en provenance du nord du pays. Des acteurs de la société civile, de la magistrature et des forces de l'ordre se sont réunis pour demander au gouvernement d'accentuer sa lutte contre « l'écomafia ».

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En 2003, à Caserte, près de Naples, 6000 vaches étaient abattues. Leur lait, utilisé pour fabriquer la mozzarella, contenait des taux de dioxine dix fois supérieurs aux normes européennes. Cette pollution, provoquée par l'élimination sauvage de déchets toxiques, est l'un des nombreux exemples des méfaits du trafic organisé par la mafia italienne avec les industriels du nord du pays. Ces derniers se débarrassent, à bon prix, des résidus issus de la métallurgie, de la sidérurgie ou de l'incinération, qui se retrouvent enfouis, brûlés, et parfois mélangés à des engrais, aggravant les risques de contamination des sols.
« Les criminels ont beaucoup d'imagination : un de leurs derniers « trucs » est d'entasser des centaines de pneus dans un fossé, puis de déverser des résidus chimiques ou pétrolifères, et de mettre le feu pour effacer toute trace », explique Raffaele Del Giudice, responsable de l'association environnementale Legambiente. Il participait à Rome, en novembre 2006, aux premiers « états généraux » de la lutte contre le crime organisé, lancés par Libera, un réseau d'associations italiennes anti-mafia.
« Aujourd'hui, une organisation comme la Camorra (région de Naples) est tout à fait capable de proposer ses services pour l'élimination des déchets industriels, évidemment à des prix beaucoup plus bas que dans le secteur légal » ajoute-t-il, estimant à 2,5 milliards d'euros annuels le chiffre d'affaires de ce trafic.

Un marché illégal à haute valeur ajoutée

Legambiente a « inventé » le terme d' «écomafia » en 1994, mais l'apparition du phénomène du trafic criminel des déchets industriels remonte au milieu des années 1980. A cette époque, l'accumulation des résidus industriels (environ 300 millions de tonnes par an) au sein des Etats développés et le durcissement de législation ont rendu leur traitement plus difficile et plus onéreux. Tant et si bien que les entreprises occidentales ont cherché à envoyer leurs poubelles dans d'autres pays. D'abord en Afrique, puis en Europe de l'est et en Asie du Sud. Malgré la multiplication des conventions internationales en la matière (dont celle de Bale, en 1989), certains acteurs économiques continuent de profiter du vide juridique persistant et de la faible application des traités pour déplacer leurs déchets dans les pays en voie de développement.
Les membres d'organisations criminelles jouent leur partition dans ce contexte, profitant des besoins de groupes industriels peu scrupuleux pour tenter leur chance sur ce marché illégal à haute valeur ajoutée. Un rapport sur « Le trafic illégal des déchets dangereux en Italie et en Espagne », publié en 2003 par Legambiente, indique que « sur les deux dernières décennies, deux grands marchés illicites se sont développés avec la main mise sur les ordures ménagères et les déchets industriels. Dans les régions du sud de l'Italie, des organisations de type mafieux servent d'intermédiaires principaux dans les appels d'offres des administrations locales pour la gestion des ordures. Non seulement elles corrompent les autorités locales, mais elles possèdent les entreprises de transport, participent à la construction et à la gestion des équipements de traitement des ordures, et dirigent les déchèteries officielles». Selon Pietro Grasso, procureur général de Palerme, les organisations mafieuses créent de plus en plus d'entreprises légales, qu'elles dirigent sans provoquer d'inquiétudes sociales.

« Des conséquences dramatiques pour l'écosystème »

« La gestion des déchets industriels offre davantage d'occasions de profit aux entrepreneurs du crime organisé », ajoute le rapport. De larges zones du sud de l'Italie, sous contrôle de la mafia, abritent des décharges illégales, et affichent des taux de pollution alarmants sur les terres agricoles. « Le manque de contrôles sur le territoire donne un coup de main formidable aux mafias», dénonce un procureur de la région de Naples, Donato Ceglie, également chargé de mission à l'Observatoire sur les crimes environnementaux, créé en septembre 2006 par le gouvernement italien. « Ces activités peuvent avoir des conséquences dramatiques pour l'écosystème », avertit le magistrat.
L'Institut supérieur de la santé (ISS) a d'ailleurs relevé, en 2005, des taux de mortalité plus élevés par rapport à la région dans les départements de Naples et Caserte, où se concentrent les décharges illégales. Des hausses des tumeurs et des malformations congénitales ont également été observées. L'ISS a souligné que « les risques majeurs correspondent aux zones des sites incontrôlés d'abandon des déchets ».
Cité par l'hebdomadaire canadien "L'Actualité", Xavier Raufer, directeur des études du département de recherche sur les menaces criminelles contemporaines de l'université Paris II, affirme que la Camorra a déjà déversé dans la nature des ordures, renfermant du plomb, des solvants, des métaux lourds et autres produits dangereux. « Dans les cinq ans qui ont suivi l'implantation d'une décharge de déchets toxiques, on a vu les cas de cancer augmenter de 400% chez les enfants et les adolescents", dit-il. "Des métaux lourds étaient parvenus jusqu'à la nappe phréatique et étaient entrés dans la chaîne alimentaire. Mais le lien entre la camorra et les cancers en question est invisible. Il a fallu des années pour le découvrir. »

52 enquêtes lancées sur le territoire italien

Les magistrats déplorent le manque d'outils législatifs pour poursuivre les suspects. Depuis l'entrée en vigueur, en 2001, du délit « de trafic illégal de déchets », 52 enquêtes ont été lancées sur tout le territoire italien. Elles présentent souvent le même profil : des entreprises productrices de déchets qui cherchent à réduire leurs coûts, des transporteurs payés par les clans, et un site peu contrôlé pour faire disparaître les rejets. « Mais le délit d'association mafieuse n'a pas été étendu aux atteintes à l'environnement dans notre code pénal », regrette Donato Ceglie, procureur dans la région de Naples, également chargé de mission à l'Observatoire sur les crimes environnementaux, créé en septembre 2006 par le gouvernement italien.
Les représentants de la société civile, des forces de l'ordre, de la magistrature et les élus présents aux « états généraux » de l'anti-mafia ont remis une série de propositions au Parlement. Ils réclament la création d'une autorité indépendante pour lutter contre le recyclage de l'argent sale et une meilleure application de la loi sur les marchés publics.

Raphaël Baldos
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