Publié le 14 mars 2007

ENVIRONNEMENT

Guyane : le barrage favorise l'intoxication au mercure

L'un des plus gros barrages de France a été construit en Guyane, en 1994, pour alimenter la base aérospatiale de Kourou. La forêt tropicale immergée dans le bassin de rétention s'est dégradée, privant l'eau de son oxygène sur 25 mètres de profondeur. Les chercheurs du CNRS ont découvert que ce milieu favorisait l'intoxication au mercure du milieu naturel, de la chaîne alimentaire et au final, de l'Homme.

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Contamination planétaire

La volatilité du mercure et sa mobilité dans le milieu aquatique font d'une source locale une contamination planétaire. Ainsi, une roussette hautement contaminée a été retrouvée en méditerranée, loin de toute source connue de mercure. Depuis la révolution industrielle, les rejets anthropiques ont dépassé les sources naturelles d'émission : centrales à charbon, production de chlore et de soude, extraction minière, incinérateurs de produits médicaux... Une campagne du collectif international d'ONG Health and Environment Alliance (HEAL) alerte sur le risque de perte de Q.I de l'espèce humaine, le mercure étant particulièrement toxique pour le cerveau des fœtus. L'Autorité européenne d'alimentation sanitaire (EFSA) a émis, en 2004, la recommandation suivante à l'intention des femmes en âge de procréer et des enfants : " varier au maximum les espèces de poissons mangées, sans donner la préférence aux grands prédateurs comme l'espadon ou le thon ".

Le programme " Mercure en Guyane " du CNRS, lancé en 1998 dans le bassin du Sinnamary a permis de localiser le barrage construit par EDF comme l'un des lieux de formation du méthylmercure, composé auquel le mercure doit sa toxicité. Très mobile dans la chaîne alimentaire, il possède la particularité extrêmement dangereuse de s'accumuler dans les organismes, au long de la chaîne trophique. C'est ce qu'on appelle la " bioaccumulation ". Ainsi, en partant d'un nanogramme par litre d'eau on relève une concentration entre un et dix millions de fois plus grande dans le poisson aïmara. Plus le poisson est vieux, plus sa concentration est grande.
Or le mercure attaque le cerveau et l'atteinte des neurones est irréversible. Selon une enquête menée en 1998, par l'Inserm et l'Institut de veille sanitaire (InVS), sur les Amérindiens Wayamas,du Haut Maroni, qui se nourrissent essentiellement de poisson, 57,4 % des habitants dépassent le seuil de méthylmercure recommandé par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS). L'InVS a noté des signes infra-cliniques d'altérations du développement neurologique ou neuropsychologique sur les enfants. Or " ce qui été observé sur le site du Haut Maroni risque d'être deux fois moins important que sur le site du Petit-Saut ! " prévient Daniel Cossa, directeur du laboratoire de biogéochimie des contaminants métalliques, à l'Ifremer.

Conséquences d'une forêt immergée

Petit-Saut est le site où l'un des plus gros barrages de France a été construit, en 1994, pour alimenter la base aérospatiale de Kourou. La forêt tropicale immergée dans le bassin de rétention s'est dégradée, privant l'eau de son oxygène sur 25 mètres de profondeur. Or, les chercheurs du CNRS ont découvert que ce milieu peu oxygéné est favorable au développement des bactéries responsables de la méthylation du mercure. " Le milieu particulier du barrage transforme le mercure non toxique (inorganique) en méthylmercure très toxique " explique Daniel Cossa. On observe en effet que le taux du métal toxique est trois fois plus important à la sortie du barrage qu'à l'entrée ! Le degré d'intoxication des poissons varie de 1, pour ceux pêchés en amont du barrage, à 7,9 pour ceux pêchés en aval. Si bien que " la probabilité de pêcher un aïmara dont la concentration en méthylmercure est supérieure aux normes OMS est de 91%, sur le site du Petit-Saut " conclut Daniel Cossa. Et les chances vont croissant en descendant le fleuve où 3000 personnes vivent, dans le village de Sinnamary vers l'embouchure .

En 2001, une étude de l'imprégnation par le mercure de la population de Sinnamary, de l'InVS, a relevé que 5% de la population enquêtée dépassaient les seuils sanitaires de l'OMS et confirmait le lien avec la consommation de poissons de fleuve. Six ans après, la situation n'a pu que se dégrader car l'activité aurifère, principale source de mercure dans les cours d'eau, n'a cessé d'augmenter. Selon l'ONF, les surfaces déforestées et travaillées ont quasiment triplé en cinq ans, pour atteindre 11 500 ha en 2005. Les chantiers des orpailleurs polluent de leurs rejets jusqu'à 4 671 km de linéaires. Autrement dit, une grande partie du réseau hydrographique de Guyane.

Depuis une douzaine d'années les études scientifiques se succèdent mais la seule mesure sanitaire importante a été l'interdiction du mercure dans l'extraction de l'or depuis le 1er janvier 2006. Cela n'empêche pas les orpailleurs clandestins, les plus nombreux, de continuer à l'utiliser sur des sites appartenant au futur parc naturel de Guyane. Impatient que l'Etat prenne ses responsabilités, les chercheurs du programme " Mercure en Guyane " ont envoyé un appel aux candidats à la présidentielle ainsi qu'au gouvernement actuel, le 13 janvier 2007, leur intimant de stopper le massacre environnemental et sanitaire. Ils rappellent que la forêt guyanaise compte parmi les dernières forêts primaires de la planète, renfermant 75% de la diversité biologique mondiale.

Hélène Huteau
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