Publié le 26 août 2010

ENVIRONNEMENT

Chlordécone aux Antilles : les intérêts économiques en question

Dans un rapport publié le 25 août « La saga du chlordécone aux Antilles françaises », le sociologue Pierre-Benoît Joly (INRA) retrace l'histoire de ce pesticide toxique, interdit aux Etats-Unis dès 1977 mais autorisé jusqu'en 1993 aux Antilles. Une seconde étude de l'Anses « L'autorisation du chlordécone en France 1968-1981 » met en lumière la manière dont les intérêts économiques ont éclipsé les questions sanitaires.

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© Flickr by emblatame

Entre 1973 et 1993, le chlordécone, un insecticide organochloré puissant, est abondamment utilisé dans les Antilles, sous le nom de Képone puis Curlone. Ce produit permet de débarrasser les bananiers de leur plus grand prédateur, le charançon noir. Soupçonné dès 1975 d'être toxique, il s'avèrera ensuite être cancérogène pour les rongeurs et dangereux sur un plan sanitaire et environnemental. Interdit à la vente en France en 1990, il continuera cependant d'être utilisé aux Antilles plusieurs années après.

Pour Matthieu Fintz, auteur de l'étude « L'autorisation du chlordécone en France » pour l'Anses*, parue le 25 août dernier, c'est essentiellement « l'influence des intérêts économiques » qui permet d'expliquer l'interdiction très tardive de ce pesticide en France. « Face à la défense de l'industrie bananière française, on peut faire l'hypothèse que l'impact de l'utilisation de produits phytosanitaires sur l'environnement et la santé ait été secondaire dans les préoccupations des autorités politiques », écrit ce sociologue. En effet, sur les terres antillaises, la banane s'inscrit dans une logique économique : une monoculture de rente, contrôlée par de grands planteurs et orientée vers le marché métropolitain. Pierre-Benoît Joly, directeur de recherche à l'INRA et auteur d'un second rapport intitulé "La saga du chlordécone aux Antilles françaises »*, explique qu' « aujourd'hui, l'économie antillaise est très dépendante du secteur bananier: il représente 42% de la production agricole totale de la Martinique et 27% de celle de la Guadeloupe ; en Martinique, ce secteur occupe 15 % de la population active. » Le système de production, basé sur la monoculture, et le poids économique de la banane constituent les deux éléments qui expliquent l'utilisation intensive de pesticides. « C'est la trame de fond sur laquelle se déroule la saga du chlordécone », souligne Pierre-Benoît Joly.

Interdit aux Etats-Unis dès 1977

Pourtant, dès juillet 1975 aux Etats-Unis, plusieurs employés de l'usine de Life Science -l'entreprise qui produit le chlordécone pour le compte d'Allied Chemical- sont victimes de troubles neurologiques (tremblements, nervosité, irritabilité). Sur 113 employés examinés, 62 s'avèrent être contaminés par le Kepone, produit dérivé du chlordécone. L'usine est fermée. L'Environmental Protection Agency (EPA) interdira la production, la vente et l'utilisation du Kepone en avril 1977. L'Agence considère en effet que le Kepone « fait courir des risques pour la santé humaine et pour l'environnement qu'il n'est pas raisonnable d'accepter ».
Sa toxicité sera largement commentée : de 1976 à 1980, on recense 131 articles mentionnant le chlordécone parus dans des journaux scientifiques spécialisés ou généralistes. Le cas du Kepone devient l'une des affaires environnementales les plus importantes et les plus médiatisées de la fin des années 1970. Mais pas en France : « on peut s'étonner que les responsables économiques et administratifs qui gèrent cette question en France n'aient pas été informés non seulement de cet incident, mais aussi de tout ce que l'on apprend sur cette molécule à cette occasion », commente Pierre-Benoît Joly.

De fait, la France fera un choix inverse. En 1979 et en 1980, deux cyclones vont augmenter fortement la présence des parasites dans les plantations antillaises... et renforcer l'utilisation du chlordécone, avec l'approbation des pouvoirs publics. Un autre dérivé du chlordécone, le Curlone, sera même autorisé en 1981, pour des « raisons énigmatiques » dit le sociologue, qui donne cependant une explication : l'influence des intérêts économiques dans la commission chargée d'homologuer ce produit. Les représentants du lobby agricoles, plus nombreux que les toxicologues et les défenseurs de la santé publique, obtiennent sans difficulté la mise sur le marché du Curlone. Et ce alors que les alternatives existaient. En 1980, « elles étaient considérées comme moins efficaces. Mais cela ne semble pas être le cas en 1990 : un rapport parlementaire de 2005 mentionne que les agriculteurs avaient alors à leur disposition plusieurs substances », souligne Pierre-Benoît Joly. Une situation qu'il explique également par l'attitude du ministère de l'agriculture, qui "exerce un monopole de compétences qu'il ne partage ni avec l'environnement ni avec la santé" et "se trouve en situation de juge et partie".

« Une figure classique des crises sanitaires et environnementales »

Il faudra attendre 1993 pour que le chlordécone ne soit plus utilisé, et 1999 pour que des travaux scientifiques soient lancés sur ses impacts sanitaires et environnementaux. « C'est une figure classique des crises sanitaires et environnementales : lorsque les problèmes apparaissent au grand jour, le travail d'investigation montre que les informations dont bénéficiaient les acteurs en charge du dossier auraient pu (ou du) conduire à des décisions plus précoces. En général, on se souvient aussi qu'à différentes reprises, certains acteurs ont donné l'alerte, mais qu'ils n'ont pas été entendus », analyse le rapport. En matière d'alerte, il faudra en effet attendre 2007 et le fameux rapport du docteur Belpomme qui dénonce « le scandale du chlordécone » -un « désastre économique et sanitaire pour les futures générations antillaises" - et affirme que les cas de cancers aux Antilles, plus nombreux qu'en métropole, sont en partie dus à la pollution des sols et des eaux par de nombreux pesticides. L'alerte sera largement relayée -le Pr Belpomme compare le dossier à celui du sang contaminé, évoquant un « empoisonnement »- et conduira Michel Barnier, alors ministre de l'agriculture, a admettre que « la situation est très grave ».

Le cancérologue cependant, reviendra par la suite sur ses affirmations, reconnaissant que le lien entre ces substances et les cancers n'était pas avéré. Mais « malgré ses faiblesses, et les critiques -le plus souvent justifiées- qui lui sont portées, le rapport Belpomme a un effet déterminant » dans la mise à l'agenda du Plan chlordécone pour la période 2008-2010.

Enfin, en 2008, plus d'un an après le passage de l'ouragan Dean qui a détruit la quasi-totalité des plantations de bananes des Antilles, Michel Barnier a présenté un plan de redressement de la filière. Un protocole d'accord pour un « Plan banane durable » a été signé avec la filière pour la période 2008-2013 (voir article lié). En partenariat avec la Guadeloupe et la Martinique, l'Union des groupements des producteurs de banane (UGPBAN) et le Centre de coopération internationale pour la recherche agronomique pour le développement (CIRAD), le projet prévoit de réorienter 100 millions d'euros de crédits pour « encourager les producteurs de banane à utiliser moins de produits phytosanitaires et privilégier les techniques alternatives de protection des cultures ». La destruction des cultures a en effet été l'occasion de soulager les parcelles polluées depuis des dizaines d'années par des pesticides persistants, le chlordécone en tête de liste.


*"La saga du chlordécone aux Antilles françaises » : reconstruction chronologique 1968-2008 » de Pierre-Benoît Joly

* Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail, ex Afsset

Véronique Smée
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