Publié le 11 octobre 2012

ENVIRONNEMENT

« La comptabilité environnementale doit permettre la conservation du capital naturel »

Co-directeur du master développement durable et responsabilité des organisations à l'Université Dauphine et Expert Comptable au cabinet Secafi, Jacques Richard travaille depuis dix ans sur la notion de comptabilité environnementale. Il expose le potentiel de cette comptabilité pour préserver notamment la biodiversité.

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© Jacques Richard

PUMA publie son premier compte de résultat environnemental

En mai dernier, Puma, filiale du groupe PPR, a évalué l'impact écologique direct de ses activités en chiffrant dans un premier temps ses émissions de GES et sa consommation d'eau. Il s'élève à 7,2 millions d'euros, auxquels s'ajoutent 87,2 millions d'euros provenant de sa chaîne de fournisseurs. Puma est en effet responsable de 15 % des émissions de GES comptabilisés et de 0,001 % de l'eau, le reste venant des fournisseurs. L'entreprise annonce les résultats finaux pour l'automne 2011, incluant « d'autres indicateurs de performance concernant les pluies acides, et le brouillard (smog), les composés organiques volatiles, les déchets et l'utilisation de la terre ». Puma, qui s'est engagée à réduire de 25% sa consommation d'eau et d'énergie et ses émissions de CO2 d'ici 2015, vise, à terme, à publier un compte de résultat comprenant ses impacts environnementaux, mais aussi sociaux et économiques.

En quoi la comptabilité environnementale diffère-t-elle de la comptabilité classique ?

Jacques Richard. À la différence de la comptabilité actuelle, dite financière, qui vise à conserver le capital créé par l'homme, la comptabilité environnementale devrait permettre normalement de préserver le capital humain et le capital naturel. Mais il y a beaucoup de types de comptabilités environnementales qui ne répondent pas à cet objectif. Ce que beaucoup considèrent comme une comptabilité environnementale consiste souvent à mettre en exergue des coûts environnementaux dans le bilan ou le compte de résultat, comme les achats de quotas carbone, le coût des amendes éventuelles, les charges des fonctions environnementales de l'entreprise. Pour les entreprises les plus innovantes, il peut aussi s'agir de coûts volontaires, relevant de démarches de RSE. Mais cette comptabilité met en exergue des charges environnementales déjà passées et ne change rien au résultat financier.

Vous défendez une autre approche, plus radicale, que vous appelez CARE ou comptabilité adaptée au renouvellement de l'environnement. En quoi consiste-t-elle ?

Je propose une méthode comptable qui est la seule, à mon sens, à permettre la conservation du capital naturel. Elle repose en effet sur un principe de soutenabilité forte, qui conditionne l'accroissement du capital financier à la préservation du capital naturel. Pour la construire, je m'inspire d'une comptabilité en coûts historiques qui vient de la comptabilité agricole et industrielle classique. Basée sur un concept d'amortissement systématique, elle va à l'encontre du modèle comptable des IFRS qui repose sur l'actualisation de bénéfices futurs et mesure donc la fluctuation des valeurs.

Comment, concrètement, mettre cette comptabilité environnementale en œuvre ?

Il y a trois étapes. D'abord, il faut mesurer l'état actuel des dégradations des fonctions environnementales et notamment de la biodiversité. La comptabilité CARE fait intervenir des scientifiques, agronomes, micro-biologistes..., qui sont les seuls capables de faire ce diagnostic. Ces derniers établissent ensuite les cibles scientifiques à atteindre pour garantir la conservation des services environnementaux. Aujourd'hui, les entreprises cherchent à préserver la biodiversité, mais elles le font à l'aveugle, faute d'objectifs concrets à atteindre. Dans le système CARE, elles chiffrent le coût des mesures environnementales à mettre en œuvre pour atteindre ces cibles scientifiques et donc renouveler les fonctions environnementales après dégradation. Ces coûts sont passés en comptabilité, ce qui équivaut à un amortissement du capital naturel. D'une année sur l'autre, l'entreprise provisionne ainsi les coûts de conservation de la biodiversité.

Que pensez-vous des tentatives actuelles de valorisation des services environnementaux, développées notamment dans le rapport Sukhdev, qui incarnent le courant le plus connu de la comptabilité environnementale ?

C'est une approche extrêmement ambitieuse, prônée notamment par la Banque mondiale, et qui a un impact non négligeable pour sensibiliser les décideurs. Néanmoins, cette méthode repose sur des anticipations extrêmement complexes, sur plusieurs décennies, de la valeur des services environnementaux, ce qui donne des résultats aléatoires et subjectifs. Pour certains capitaux, on s'appuie sur des valeurs de marché futures. Pour ceux qui n'ont pas de valeur de ymarché, on demande aux gens combien ils seraient prêts à payer pour avoir de l'eau ou de l'air pur, ce qui permet de les valoriser. Par exemple, le capital abeille génère 153 milliards d'euros par an de revenus en fruits et légumes, nous dit le rapport Sukhdev. Ce résultat ne permet pas de savoir combien il faudrait provisionner aujourd'hui pour restaurer « la fonction environnementale abeille » détériorée.

Votre optique de restauration des fonctions environnementales interdit donc la compensation, qui est aujourd'hui une option prônée par les entreprises ?

En valorisant le capital naturel non seulement on s'éloigne d'une mesure des coûts de remise en état concrète des fonctions environnementales mais on ouvre la porte, - c'est l'objectif recherché - à deux types de compensations qui sont caractéristiques d'une optique "faible" du développement durable : une compensation interne et une compensation externe. Pour une entreprise, la compensation interne consiste à dire qu'une réduction en valeur du capital naturel peut être compensée par une augmentation équivalente du capital financier. C'est typiquement l'optique de la Banque Mondiale. La compensation externe consiste pour la même entreprise à "excuser" une dégradation du capital naturel présente ou passée résultant de ses oeuvres par une "bonne action" consistant à subventionner une autre entreprise ou un autre pays pour l'inciter à améliorer son capital naturel voire même, seulement, à ne pas s'engager dans une action de dégradation. Toutes ces indulgences sont des simulacres de pratiques environnementales.

Que pensez-vous de l'initiative de PUMA, qui vient de publier, pour la première fois, un compte de résultat environnemental ?

La démarche de PUMA permet de prendre conscience de la nécessité de préserver l'environnement, mais elle ne contraint pas au maintien des fonctions environnementales ni ne questionne la suprématie du résultat financier. À l'inverse, CARE offre une démarche efficace, basée sur des chiffres réels, et non des anticipations aléatoires, pour conserver effectivement le capital naturel. Ce type de comptabilité environnementale est de fait déjà mis en place dans certaines exploitations agricoles, notamment celles qui pratiquent l'agriculture de conservation des sols (ACS). Elle devrait être promue par les pouvoirs publics et étendue à toutes les entreprises.

Article paru initialement dans Repères RSE n°94 (juillet 2011)

Propos recueillis par Anne de Malleray
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