Publié le 19 novembre 2022

ENVIRONNEMENT

"L’économie circulaire implique un changement de société, une transformation radicale", Grégory Richa, directeur associé d’Opeo

Elle contribue à réduire les émissions de gaz à effet de serre, à apporter une solution à la rupture des chaînes d’approvisionnement, à relocaliser des emplois… L’économie circulaire accélère depuis la crise du Covid, le gouvernement vient même de lancer un bonus réparation pour allonger la vie de l'électroménager. Mais l'économie circulaire doit encore se développer pour réussir à transformer nos économies. Dans leur livre "Pivoter vers une industrie circulaire" (éditions Dunod), Grégory Richa, directeur associé du cabinet de conseil Opeo, et Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l’Institut national de l’économie circulaire (Inec), font un plaidoyer pour amener l’industrie à se saisir de ces enjeux.

Gregory Richa OPEO economie circulaire
Grégory Richa, directeur associé du cabinet de conseil Opeo.
@CCO

Vous avez coécrit un livre incitant à "Pivoter vers une industrie circulaire"*. Qu’est-ce qui vous en a donné l’idée ?

Le projet est né il y a trois ans et part d’un constat révélateur. Je suis ingénieur et j’ai grandi dans une industrie linéaire, c’est-à-dire qui produit et qui jette. La révélation est venue quand j’ai rencontré une entreprise nativement circulaire : Envie, à Villeurbanne, une société de l’économie sociale et solidaire qui répare de l’électroménager et dont le stock est constitué d’un tas de déchets ! Elle permet soit de recycler la matière, soit de remettre les appareils sur le marché. L’électroménager reconditionné ne représente cependant que 1% du marché aujourd’hui, c’est encore trop peu.

Je me suis demandé pourquoi l’industrie ne s’inspire pas plus de ce modèle, alors que cela favorise le recyclage, permet de créer des emplois manuels et de garantir une industrie locale. En tirant le fil, j’ai rencontré l’Inec et Emmanuelle Ledoux, ce qui nous a donné envie de voir ce qui existait déjà dans l’économie circulaire.

Voyez-vous un développement de ce type d’économie ?

Il y a clairement une accélération depuis la crise du Covid-19, qui a entraîné une disruption des chaînes d’approvisionnement mondiales. Depuis deux ou trois ans, ces chaînes ne fonctionnent plus, cela crée de l’espace pour des produits reconditionnés qui sont immédiatement disponibles et moins chers que le produit neuf.

Au niveau de la société, cela demeure encore une demande de niche. La réglementation, avec la loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) et les filières à responsabilité élargie des producteurs (REP), se structure progressivement. Côté industrie, il y a encore peu de changements mais quelques entreprises se saisissent du sujet.

Il y a d’un côté celles qui sont circulaires de manière native, comme le réseau Envie. Mais aussi des entreprises traditionnelles. C’est le cas de Seb, qui propose des produits réparables à un coût raisonnable. Des groupes comme Michelin ou Saint Gobain voient qu’ils auront de moins en moins accès à la matière première, le caoutchouc pour l’un, le sable pour l’autre, et que cela va les obliger à mettre en place de nouveaux modèles.

Mais seule 8,6% de l’économie mondiale est circulaire, 14% en Europe, le reste finit toujours en déchet. Ces chiffres font très mal, mais ils signifient aussi qu’il y a encore un gros potentiel d’innovation avec des produits que l’on a déjà sous la main.

Cela conduit-il aussi à plus de sobriété, voire à de la décroissance ?

La vraie question, c’est quels usages doit-on maintenir ? Par exemple, un smartphone Fairphone est très modulaire, on peut remplacer les composants facilement et le logiciel est en open source. Il faut se demander si on préfère un téléphone qui est pérenne, ou bien de devoir acheter un téléphone que je devrais remplacer deux ou trois fois dans les prochaines années ?

L’économie circulaire, cela implique un changement de société, une transformation radicale. Idéalement, l’économie devrait être à 90% circulaire et 10% de produits neufs. Quand on raisonne de cette manière, l’important n’est plus la possession mais l’usage des produits. Quand Décathlon a décidé d’afficher son enseigne à l’envers sur ses magasins, c’est pour montrer ce changement de société : on ne possède plus forcément un équipement sportif, on peut le revendre ou l’acheter d’occasion.

L’un des freins souvent mis en avant, c’est le coût de la matière recyclée, qui ne serait pas compétitive ?

Le monde a changé. Le cours des matières premières a explosé, cela devient donc rentable de mettre en place une filière. Dans certains secteurs, le coût des produits d’occasion aussi a explosé. Renault Trucks nous a expliqué que le prix des camions de deuxième main avait doublé. Les transporteurs ne libèrent plus leurs camions sur le marché de l’occasion tellement le secteur est tendu. Aujourd’hui, une entreprise qui détient un équipement industriel ne va plus le changer tous les deux ans. La question c’est combien de temps cela va durer ? Cela dure déjà depuis deux ans.

L’autre frein, c’est la complexité grandissante des produits, qu’il s’agisse aussi bien de voitures SUV, de téléphones voire de matelas ! Il y a besoin de nouveaux récits sur d’autres formes de consommation, mais aussi sur d’autres formes d’industries. Des industries de la réparation, de la maintenance, etc. Ce récit devrait être aussi fort que celui sur la croissance et les nouvelles technologies.

Propos recueillis par Arnaud Dumas, @ADumas5

 

*"Pivoter vers une industrie circulaire", Grégory Richa et Emmanuelle Ledoux, éditions Dunod, 224 pages, octobre 2022.

 


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