Publié le 25 mars 2015

ENTREPRISES RESPONSABLES

Economie circulaire : comment Interface révolutionne son modèle industriel

Pionnière du développement durable, l’entreprise de moquette Interface travaille depuis 20 ans à la fabrication de produits faiblement consommateurs de CO2. Une gageure dans un secteur où la matière première principale reste le pétrole. Mais la société a plus d’un tour dans son sac. Et une folle ambition : éliminer tout impact négatif sur l’environnement d’ici à 2020.

Dans son usine de Sherpenzeel, aux Pays-Bas, Interface met en oeuvre les principes de la mission zéro.
Béatrice Héraud

Dans le monde feutré de la moquette, c’est une petite révolution. Interface vient de battre un nouveau record. Ce mois-ci, l’entreprise de revêtements de sols modulaires a mis sur le marché une nouvelle dalle de moquette n'émettant pas plus de 3kg de CO2. Si l’on effectue une rapide comparaison, une moquette traditionnelle, c’est 12 kg de CO2 par m2. Certaines en émettent plus de 60. Car la matière première de la moquette, c’est le pétrole. Et les procédés classiques de fabrication sont énergivores.

Pour réussir à baisser drastiquement la teneur en carbone, l’entreprise a donc dû recourir à un processus de haute technologie combinant une matière économe en fibre (Microteuft, qui utilise 50% de fibres en moins) et un procédé de fusion qui élimine une couche de latex. Le nouveau produit, baptisé Microsfera, émet également très peu de COV, ces composés organiques volatils qui peuvent être toxiques (100 µg/m3 après trois jours alors que la législation française impose une limite de 1 000 µg/m3 après 28 jours).

 

Interface : "mission zéro"

 

Certes, Microsfera ne constituera sans doute pas, du moins à court terme, le gros des ventes d’Interface. Mais le produit est symbolique d’une nouvelle étape dans l’ambitieuse stratégie de l’entreprise : celle d’éradiquer tous ses impacts négatifs sur l’environnement d’ici 2020.

Une stratégie qui a pris corps en 1994, avec l’ex-président de l’entreprise, aujourd’hui décédé mais véritable "guide" pour l’ensemble des collaborateurs d’Interface- Ray Anderson. Celui-ci rappelle l’anecdote dans son livre "Confession of a radical industrialist". Il y relate comment une note glissée sur son bureau, mentionnant qu’une association de consommateurs se posait des questions sur l’impact environnemental d’Interface, puis la lecture du livre de Paul Hawken "The ecology of commerce" quelques semaines plus tard, a fini par mettre l’environnement au premier rang des priorités de l’entreprise. C’est ce qu’il annoncera dans un discours du 31 août 1994, à la stupéfaction de ses collaborateurs.

Le nom de code de cette stratégie : "Mission zéro". Celle-ci est axée autour de 7 objectifs : zéro déchet, zéro émissions nocives, utilisation des énergies renouvelables, recyclage, optimisation des transports, sensibilisation des parties prenantes et la promotion d’un nouveau modèle d’affaires, plus responsable. Le tout avec une date butoir : 2020.

 

Économiser pour mieux innover (et vice-versa)

 

Aujourd’hui, Interface estime avoir parcouru plus de la moitié du chemin dans ce parcours qu’elle s’est volontairement imposé. "Les objectifs de la mission sont extrêmement ambitieux. Nous ne les atteindrons peut-être pas complètement à la date fixée mais ils nous forcent à être innovants, à explorer toutes les voies possibles", précise Ton von Keken, membre du board d’interface et directeur des opérations pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. "Nous sommes toujours en mouvement, c’est un travail en cours permanent mais enthousiasmant", renchérit Laure Rondeau-Desroches, responsable développement durable pour l’Europe.

Au Pays-Bas, l’usine de Sherpenzeel fait figure de fleuron écologique pour l’entreprise. Grâce à une alimentation en énergies renouvelables et en gaz issus des déchets de poissons d’une entreprise voisine, ainsi qu'à des procédures et des machines plus économes en énergie, elle consomme 90% de carbone de moins qu’en 1996.

Avec son système de récupération d’eau pour le refroidissement des machines et son circuit fermé, c’est aussi 95% de l’eau qui est économisé (par rapport à 1996).

Et, grâce au recyclage, plus aucun déchet n’est envoyé en décharge. À chaque poste, les gaspillages sont traqués. Dans le hangar de stockage, ce sont les déplacements et la lumière qui sont optimisés, avec des LED et un système de reconnaissance de mouvements, qui plonge une grande partie de l’entrepôt dans le noir. Dans la partie administrative, un petit cadrant indique les différentes consommations d’énergie, d’eau ou d’électricité en temps réel.

 

Se détacher du pétrole


"Les autres usines adoptent au fur et à mesure les mêmes processus", assure Ton von Keken. Et dans le design même du produit, les équipes de recherche travaillent à réduire toujours plus la matière première, les déchets, à s’inspirer de la nature (c'est ce qu'on appelle le biomimétisme)...

Seulement, l’impact environnemental des produits d’Interface est loin de se limiter à la fabrication. Celle-ci ne compte en fait que pour 9% de leur cycle de vie. Le reste, c’est à 7% la fin de vie, à 8% le transport, à 8% l’utilisation et la maintenance… et surtout à 68% les matières premières, essentiellement le pétrole, dont 45% pour le nylon des fibres.

"Nous ne sommes pas seulement dépendants des compagnies pétrolières, nous sommes leur extension", avait ainsi coutume de dire Ray Anderson. Résultat, si l’entreprise travaille sur toutes les dimensions : optimisation du transport de marchandise, recyclage des moquettes usagées (programme Re-entry), substitut à la colle (carrés autocollants permettant de souder les dalles de moquettes entre elles et sur le sol), etc… le grand défi d’Interface reste de trouver des alternatives au tout pétrole.

L’économie de fibres constitue une première solution. Autre piste : celle du recyclage. 80% des produits Interface comporte des fibres recyclées. Mais c’est insuffisant et la demande est encore bien supérieure à l’offre disponible. Interface se fournit aussi en fibre biosourcée, issue de l’huile de ricin.

Depuis deux ans, une alternative encore marginale est également explorée : la fibre issue des filets de pêche abandonnés dans l’océan. Cela peut paraître anecdotique mais l’enjeu est en fait énorme : chaque année, 640 000 tonnes de matériel de pêche sont abandonnés dans les océans !

Le programme, baptisé NetWorks, est réalisé en partenariat avec la Zoological society de Londres et des ONG locales. Il se veut inclusif, c’est-à-dire avec un impact environnemental, social mais aussi économique pour les populations locales. Lancé aux Philippines puis au Cameroun, il a vocation à essaimer partout où ce sera possible.

 

Boucler la boucle

 

Plus globalement, l’entreprise promeut l’économie circulaire. Pour elle et pour les autres. Elle s’appuie notamment sur un rapport commandé au cabinet de conseil en stratégie, Lavery Pennell, et publié en 2014.

Celui-ci établit un lien direct entre l’adoption d’un nouveau modèle - qui demande notamment une réduction de 5 % de la matière utilisée et de 20% de la consommation d’énergie par unité de production - et le retour à la croissance du secteur industriel (estimée à 9%), la création de 168 000 emplois qualifiés locaux et la réduction annuelle de plus de 14% des émissions de gaz à effet de serre, à l’échelle Européenne.

Pour Interface, toutes les entreprises y ont intérêt. Son exemple le prouve. Même si ses produits les plus écologiques ne font pas partie du top des ventes, la refonte complète de ces procédures dans une optique de soutenabilité porte ses fruits. L’entreprise, qui compte environ 3 500 salariés, reste l’un des leaders mondiaux du secteur. En 2013 (dernier chiffre accessible), elle réalisait un profit de 341 millions de dollars à travers le monde.

Béatrice Héraud
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