Publié le 29 avril 2011

ENVIRONNEMENT

Veolia et la Grameen Bank tirent les enseignements de leur projet au Bengladesh

Le service de distribution d'eau aux populations rurales mis en œuvre par Muhammad Yunus et le géant français de l'eau a connu des difficultés depuis son lancement en 2009. Les deux partenaires cherchent désormais à mieux prendre en compte le contexte socioculturel local, un élément déterminant dans les projets de social business.

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Après la téléphonie et la nutrition, Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank, a ciblé un nouvel objectif au Bengladesh : la distribution d'eau potable pour les populations rurales, en partenariat avec Veolia. En effet, si l'eau ne manque pas dans ce pays, la plupart des nappes phréatiques sont contaminées - de manière naturelle- à l'arsenic, rendant l'eau impropre à la consommation. La Grameen Bank a donc élargi, depuis 2009, son champ d'action à la distribution d'eau potable, après avoir lancé avec Danone en 2006 la Grameen Danone Foods. L'objectif poursuivi par Muhammad Yunus, dans ses différents projets, est constant : développer des activités économiques et sociales sur le principe du "social business" .

Cette fois, c'est avec Veolia que la Grameen Bank a crée une filiale, la Grameen-Veolia Water, dont l'objectif est de fournir de l'eau potable aux populations les plus pauvres dans une zone rurale du Bangladesh. Inaugurée le 24 juin 2009, l'usine de production et de traitement d'eau, située à une centaine de kilomètres de Dacca, la capitale, permet d'alimenter une dizaine de bornes-fontaines situées aux alentours. Chaque foyer peut acheter jusqu'à 30 litres d'eau potable par jour à un prix modique : de 0,2 à 0,5 centime d'euros par litre, selon la distance de la borne à l'usine. Soit 100 fois moins que l'eau en bouteille vendue localement...L'investissement, de l'ordre de 500 000 euros, doit permettre d'alimenter à terme 40 000 habitants en eau potable.

Cmplexité des projets « social business »

Pour Eric Lesueur, directeur du projet chez Veolia, il s'agit « d'un test grandeur nature ». « Ce nouveau mode de partenariat est inédit pour Veolia, nous n'avons pas fait d'étude de faisabilité au préalable. Mais une chose est sûre : ce projet nous permet d'enrichir notre rôle dans le développement durable et de sortir du métier traditionnel de l'eau pour mieux répondre à des besoins sociétaux ». C'est là toute la complexité des projets « social business » : ils sont menés par des entreprises dont ce n'est pas le métier, mais qui cherchent à acquérir une expertise dans les pays en développement, considérés comme de futurs marchés. Muhammad Yunus en est conscient : « nous n'avons pas de solution toute faite ni duplicable. Pour l'instant, c'est un processus d'expérimentation qui implique d'être indépendant des grandes institutions internationales comme des marchés financiers. Le crédo, c'est « pas de pertes, pas de dividendes ». Il faut donc sortir, mentalement, des cadres habituels du business », a-t-il expliqué lors de la conférence organisée le 27 avril dernier à Paris à l'occasion de la sortie de son livre en français*.

Intégrer les projets dans le contexte local

Depuis son lancement, le projet de Veolia a du être « réajusté » pour prendre en compte les particularités du contexte socioculturel local. Les croyances, les rites et les symboles religieux liés à l'eau, que l'entreprise ignorait jusque là, ont en effet freiné l'acceptabilité sociale du service de distribution d'eau mis en place. Pour approfondir la connaissance de la population, Veolia et l'Essec (partenaire du projet) ont du faire appel à une anthropologue québécoise, Thérèse Blanchet, résidente au Bengladesh depuis une vingtaine d'années. Elle a mené, avec une équipe de chercheurs, une vaste enquête sur le terrain dans la zone rurale de Goalmari, auprès de 300 familles, pour comprendre et analyser les réticences de la population à la distribution d'eau. De nombreux habitants préférant, contre toute attente, continuer à utiliser l'eau des puits alors que la plupart sont fortement contaminés à l'arsenic et identifiés comme tels. « Tout d'abord, les gens nous ont dit ne pas avoir besoin de cette eau et ne pas vouloir payer pour une ressource à la fois abondante -il pleut beaucoup au Bengladesh- et perçue comme un cadeau divin » explique Thérèse Blanchet. Car au Bengladesh, acheter de l'eau est un acte réservé aux « grands événements » et aux couches sociales riches et urbaines. « De plus, beaucoup d'habitants de Goalmari n'ont pas cru que l'usine de Veolia pouvait rendre l'eau du fleuve, extrêmement sale, propre à la consommation », ajoute Thérèse Blanchet.

D'autres freins, sociologiques et religieux, ont été révélés par l'enquête. « Les femmes les plus aisées ne voulaient pas être vues en train de chercher de l'eau ni faire la queue. Par ailleurs, la jarre qu'elles utilisent - appelée « coloche »-, est un symbole de prospérité de la maison. Porter une jarre vide est synonyme de mauvaise augure », explique l'anthropologue. Ces croyances hindoues, dans un pays pourtant musulman, restent très fortes dans l'imaginaire collectif des Bengalis. « Et sur le plan social, il est également important d'avoir un puits chez soi pour pouvoir négocier un bon mariage et éviter à la nouvelle épouse la corvée d'eau... », ajoute-t-elle. Autant de « résistances » que Veolia ignorait avant de lancer son projet.

Une maladie « honteuse »

De même pour le tabou de l'arsenicose. Cette maladie - qui est un empoisonnement à long terme par l'absorption d'eau contaminée à l'arsenic- provoque des lésions cutanées et des cancers. Or elle fait l'objet d'un véritable déni au sein de la population. « Considérée comme la « maladie des pauvres » et associée à des conduites « immorales », c'est une maladie honteuse que l'on veut à tout prix cacher, explique Thérèse Blanchet. Donc les gens pensent qu'en achetant de l'eau à Veolia, ils seront repérés en tant que malades ». Un tabou auquel s'ajoute le fait que certains pensent que l'eau achetée est en réalité un médicament, et qu'ils utilisent pour « purifier » l'eau contaminée des puits...

Au final, la méconnaissance de la population et la pédagogie insuffisante menée sur ce projet ont conduit Veolia et la Grameen à changer de stratégie, en tirant les enseignements de ce qu'est le « social business » et le marché " base of the pyramid " (BOP). « Pour que les projets BOP réussissent, il faut avoir une approche participative et entrer dans logique de co-création d'un marché avec les acteurs locaux, confirme Thierry Sibieude (Institut de l'Innovation et de l'Entreprenariat Social/ESSEC). Le fait qu'un besoin existe, comme l'eau en l'occurrence, ne signifie pas pour autant qu'il y ait une demande de la population ». Et « les questions d'accès à l'eau ne se résument pas à des questions techniques », comme l'a souligné Antoine Frérot, DG de Veolia, lors de la conférence organisée avec Mohammad Yunus. « Déclencher l'acte d'achat n'est pas si facile, l'argument de la santé ne suffit pas à convaincre les populations ».

Pour autant, le projet a un atout non négligeable auprès des habitants : être porté par la Grameen bank, dont le taux de notoriété dans le pays est élevé. 27% des familles ont recours à des prêts de la Grameen, et 52% utilisent le microcrédit. Mais quoi qu'il en soit, Veolia n'attend pas d'équilibre financier avant 2014. « Et il faudra 14 ans pour être rentable, avec une part de marché entre 3 et 5% », ajoute Eric Lesueur. De fait, le bénéfice pour l'entreprise est avant tout dans l'image. Les projets social business ont une connotation positive auprès des salariés et permettent aux entreprises de communiquer sur les aspects de responsabilité sociale- même si le débat est loin d'être tranché sur l'idée que « faire du BOP » est synonyme de démarche RSE...



*Pour une économie plus humaine, par Muhammad Yunus, prix Nobel de la Paix 2006. Editions JC lattès, avril 2011.

Véronique Smée
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