Publié le 21 mars 2012

ENVIRONNEMENT

Le coût très élevé de la dépollution de l'eau

L'enquête menée par l'UFC révèle que globalement, la qualité de l'eau est satisfaisante en France. En revanche l'association met en lumière le coût de la dépollution de l'eau dû aux pratiques agricoles. Un coût élevé et facturé aux consommateurs, placés dans la situation de « pollués-payeurs ».

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Nitrates : nouvelle condamnation de Bruxelles

Le 27 février dernier, la Commission européenne a assigné la France en justice pour son incapacité à respecter la directive nitrates, pourtant en vigueur depuis 1991. « La France n'a toujours pas désigné un certain nombre de zones vulnérables à la pollution par les nitrates et il lui reste à adopter des mesures pour lutter efficacement contre cette pollution dans ces zones », indique la Commission. Plusieurs fois condamnée, la France a lancé en octobre 2011 une consultation publique pour réformer l'application de la directive, rejetée par des associations environnementales et des collectivités locales. La procédure de Bruxelles viserait également implicitement le plan Algues vertes, jugé insuffisant.

L'UFC a réalisé une vaste enquête sur la qualité de l'eau en France. Durant deux ans, l'organisme a collecté et analysé 2 millions de données qui sont certes publiques mais inexploitables par les consommateurs eux-mêmes. L'étude a mesuré la conformité aux normes réglementaires de potabilité à travers 6 critères majeurs qui recensent les principales contaminations : la qualité bactériologique (pouvant être affectée par un défaut de traitement de l'eau), la radioactivité (contamination d'origine naturelle), les pesticides (quantité d'atrazine et de l'ensemble des pesticides), les nitrates et le sélénium (composant naturel de la croûte terrestre toxique à faible dose). Pour qualifier une eau de « non-conforme », l'association a ensuite retenu un seuil de 25% de non-conformité pour chaque critère. De 0 à 25%, la qualité de l'eau a donc été jugée satisfaisante.

Des inégalités face à la qualité de l'eau

Premier constat : 97,5% de la population a accès à une eau de bonne qualité, mais près de deux millions de consommateurs sont en revanche exposés à une eau polluée. Cette pollution provient à 69% de l'agriculture, à 27% de défauts de traitement de l'eau (dosage en chlore insuffisant et dépassement du seuil pour l'aluminium, utilisé pour rendre l'eau plus limpide) et à 4% de la radioactivité naturelle. L'enquête a relevé des seuils non-conformes dans 2747 communes, de petite taille et situées en grande majorité dans les zones rurales. Une spécificité qui s'explique par la réglementation -les contrôles sanitaires sont en effet proportionnels au nombre d'habitants- mais qui, avec le développement de l'intercommunalité, ne semble plus justifiée aujourd'hui... « Il faut 5 années pour faire la totalité du cycle d'analyses dans les petites communes, ce qui ne permet donc pas d'assurer le suivi nécessaire à la qualité sanitaire de l'eau », souligne Alain Bazot, le président de l'UFC. De fait, ce sont les communes de moins de 350 habitants qui sont le plus exposées aux dépassements de normes sanitaires dues à un défaut de traitement des eaux, particulièrement dans le Massif central, les Pyrénées, les Alpes et la Corse.

Concernant la qualité bactériologique, elle est non-conforme dans 1 089 communes et affecte 276 000 personnes. « S'il ne s'agit généralement que d'impacts mineurs sur la santé, le potentiel de ce type de pollution nécessite un traitement conforme de l'eau que nous avons demandé localement aux élus », explique Alain Bazot. Quant aux dépassements des normes pour l'aluminium, ils concernent 157 000 consommateurs ; mais on ignore aujourd'hui les impacts sanitaires de ces doses et l'UFC plaide surtout, dans ce cas de figure, pour l'application du principe de précaution.

Une politique de dépollution au détriment de la prévention

Enfin, sans surprise, l'agriculture reste en France la première cause de pollution des sols, des rivières et des nappes phréatiques... « Les pesticides continuent à inonder les cultures et l'eau du robinet ! Et ce, malgré les différentes réglementations adoptées. Certes, le volume -en tonnes des pesticides- a diminué, mais les molécules sont plus puissantes, donc la situation reste la même », dénonce l'UFC. Un million de consommateurs y sont ainsi exposés en permanence, notamment dans le Bassin parisien, le Nord, le Sud-ouest et la Vallée du Rhône, qui sont des zones d'agricultures intensive...Par ailleurs, si trois zones sont plus particulièrement touchées par la pollution aux nitrates - le Bassin parisien, le Nord et la région Champagne Ardennes-, le phénomène se généralise sur l'ensemble du territoire, réduisant fortement le nombre de captages disponibles. Les plus pollués d'entre eux sont effet abandonnés, ce qui explique que la Bretagne, paradoxalement, ne dépasse plus les seuils : « ce sont des résultats en trompe l'œil car en plus de cet abandon, l'eau y est diluée avec des eaux conformes et soumise à de coûteux traitements de dénitratation », décrypte l'enquête.
Des mesures palliatives qui masquent mal l'absence de politiques de prévention. 1,3 milliard d'euros sont affectés à la dépollution contre seulement 700 millions d'euros pour les programmes de prévention. Dans un rapport de 2010, la Cour des comptes révélait que la France n'a utilisé que la moitié des aides européennes destinées à la lutte contre les pollutions agricoles et qu'elle privilégie les traitements de dépollution, 2,5 fois plus coûteux au mètre cube traité en comparaison avec la prévention mise en place dans des régions comme la Bavière.

Autre impact des pratiques agricoles intensives et de l'irrigation, la contamination au sélénium se développe dans un axe nord/est et sud/ouest, régions où les volumes de prélèvements destinés à l'agriculture sont les plus élevés. 165 communes et 187 000 habitants sont concernés, ce qui a conduit l'UFC à saisir l'Anses pour que l'agence mesure leur niveau d'exposition et définisse les mesures à prendre.

Un surcoût payé par le consommateur

L'UFC ne pouvait pas clore cette enquête sans répondre à la question « qui paye ? ». La réponse est simple, puisqu'il s'agit des consommateurs. Le Commissariat Général au Développement Durable a publié une estimation des coûts induits par les pollutions agricoles, comprise entre 640 et 1140 millions d'euros, soit de 6,6% à 11,8% de la facture d'eau des ménages. Une situation qui ne pourra évoluer selon l'UFC qu'en incitant à l'éco-conditionnalité des aides de la PAC -qui doit être révisée en 2013-, en procédant à des contrôles plus efficaces et en sanctionnant financièrement le non respect des normes sanitaires et environnementales.

Un prix aberrant

Il y a tout juste un an, 60 Millions, la fondation France libertés et le média social Owni ont lancé « l'opération transparence » sur les factures d'eau par le biais du site collaboratif www.prixdeleau.fr. Ils viennent de publier un premier bilan de cette campagne après avoir reçu 4 000 factures exploitables permettant de calculer le prix réellement payé par les usagers.220 factures ont été auscultées ligne à ligne, un travail complexe car les « documents sont très denses, parfois incompréhensibles, avec des dates qui se chevauchent, des prix qui n'augmentent pas au même moment pour la distribution et l'assainissement, des taxes aux intitulés totalement ésotériques... Comment, dans cet embrouillamini, vérifier si l'on a payé le juste prix ? ». Une « loterie » selon les auteurs de l'enquête. Si, en moyenne, la facture d'eau est de 200 euros par habitant et par an, les prix varient considérablement selon le lieu de résidence : de 2,26 €/m3 à Divonne-les-Bains (Ain) ou Cabrières (Gard), à 7,05 €/m3 à Plouha (Côtes-d'Armor). Soit un rapport, sur ce seul échantillon, de 1 à 3, voire de 1 à 5 si l'on intègre les communes sans assainissement collectif. Par ailleurs, le prix de l'eau est aberrant d'un point de vue écologique, puisque « moins on consomme, plus c'est cher au litre ». Les prix varient ainsi de 5,40 €/m3 pour ceux qui consomment moins de 30 m3 à 3,08 €/m3 de 121 à 150 €/m3.

Véronique Smée
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