Publié le 30 novembre 2010

ENVIRONNEMENT

Comment sauver le lac Tchad ?

Le lac Tchad, l'un des plus grands d'Afrique, s'est considérablement réduit depuis 50 ans et les pays riverains s'inquiètent des conséquences pour les populations et l'environnement. Fin octobre, le Forum mondial du développement durable qui se tenait à N'Djamena, réunissait scientifiques, chercheurs et politiques pour trouver des solutions au problème. Plusieurs engagements ont été pris.

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Des causes multiples

La configuration actuelle du lac est due à la conjonction de multiples causes, à la fois naturelles et anthropiques. Et sources de controverses. Différents phénomènes ont conduit à la situation actuelle : une baisse de la pluviométrie depuis 1968, aggravée par le cycle de sécheresse qui a débuté en 1973 (même si 2010 a été une année de pluies abondantes), les vents saisonniers du Sahara qui apportent régulièrement de grandes quantités de sable qui sédimentent dans le lac, l'utilisation excessive de l'eau notamment, du fait de la très forte pression démographique (le lac a été une terre d'immigration pendant la sécheresse des années 70/80 et garde un pouvoir d'attraction), l'existence de certains ouvrages comme le barrage sur la Komadougou au Nigeria. A cela s'ajoute une variation cyclique du lac en trois configurations : petite, moyenne et grande, au fil des époques. Concernant le changement climatique, souvent mentionné comme l'une des causes de l'assèchement, il n'existe pas non plus de consensus scientifique sur la question. Ni sur les effets qu'il pourrait avoir sur le lac.

« Sauver le lac Tchad » : c'était l'objet du dernier Forum mondial du développement durable qui se tenait fin octobre à N'Djamena. Un intitulé en forme d'appel à l'aide pour protéger ce lac qui, s'il reste encore l'un des plus grands d'Afrique, a vu sa surface se réduire considérablement depuis 1960 : de 25 000 km² en 1964 à environ 2 500 km² aujourd'hui, perdant 90 % de ses ressources en eau (voir encadré). De fait, le lac autrefois réparti entre le Niger, le Nigeria, le Tchad et le Cameroun ne se déploie plus que sur les deux derniers pays... Tant et si bien que certains, comme la Nasa, agitent le spectre de sa disparition prochaine, à horizon 20 ans, si aucune mesure n'est prise. « En fait, cela n'est pas si simple, précise Géraud Magrin, un géographe du Cirad spécialiste de la région. Ce lac n'a pas des contours bien nets : il faut se représenter actuellement quelques 3000 km² d'eaux libres, -avec des chapelets d'îles qui apparaissent et disparaissent - et environ 10 000 km² de marécages qui sont notamment utilisés pour l'agriculture de décrue. Le lac subit des variations cycliques et est actuellement en configuration dite de « petit lac », une situation plus ou moins stable depuis les années 70/80, en fonction de la pluviométrie.» Pour l'instant, donc, difficile de prévoir quel sera l'avenir du lac.

Un environnement complexe

Quoi qu'il en soit, « la situation est plus que dramatique : les ressources halieutiques se réduisent, les villageois doivent parcourir de plus en plus de distance pour trouver de l'eau, le bétail souffre ainsi que la végétation...L'assèchement du lac a des conséquences désastreuses sur l'environnement et les populations », alerte Alex Blériot Momha, le responsable communication de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT)*. Car du lac dépendent, directement ou indirectement, des millions de personnes : les pêcheurs, agriculteurs, éleveurs, etc qui vivent autour du lac (environ 1,5 à 2 millions de personnes sur un rayon d'une dizaine de kilomètres), mais aussi ceux qui commercent avec eux, qui utilisent l'eau du lac ou de ses affluents, ou encore qui s'en nourrissent (particulièrement la région de N'Djamena et quelques régions du nord du Tchad)...En tout 30 millions de personnes selon l'ONU. Et la pression démographique ne fait que s'accentuer d'année en année faisant craindre l'apparition de conflits autour des ressources entre les différents acteurs voire les Etats.

Pour renflouer les eaux du lac, « Transaqua » a longtemps été présentée comme la meilleure solution. Porté par la CBLT depuis une trentaine d'années, mais sans cesse retardé, le projet actuellement discuté doit permettre un transfert des eaux de l'Oubangui, qui prend sa source en RDC, vers le lac, via les fleuves Chari et Logone. Mais il est loin de faire l'unanimité. Le président du parti écologiste congolais s'est récemment exprimé contre, estimant que le projet aurait un impact négatif sur la biodiversité de l'Oubangui et du bassin du Congo. « La question est de savoir ce que l'on veut faire de l'eau ainsi récupérée et comment on réorganise les abords du lac. L'histoire a montré que ce type de projets très spectaculaires coûte très cher et a parfois des effets négatifs qui l'emportent sur les bénéfices attendus », fait remarquer Géraud Magrin qui redoute par exemple le retour à une agriculture intensive plus gourmande en pesticides, pouvant engendrer une pollution des sols et des eaux, ou la multiplication des problèmes fonciers. Pour le géographe qui connaît bien la région, d'autres mesures plus simples pourraient déjà être mises en place: l'amélioration de l'agriculture de décrue déjà présente aux abords du lac, la création de digues permettant de mieux contrôler la montée des eaux, d'un système d'assurance pour permettre aux agriculteurs de gérer les variations climatiques et surtout une meilleure information de la population, à la fois sur le rythme et le niveau de la crue et la gestion des ressources.
Aujourd'hui, si la CBLT estime toujours que le seul le transfert permettra d'amener l'eau nécessaire dans le lac, elle estime qu'il doit « forcément s'assortir de projets accompagnateurs pour que les effets positifs l'emportent et le placer dans une perspective de développement durable », assure Alex Blériot Momha. Une étude est d'ailleurs en cours et doit être finalisée en 2011 pour étudier la faisabilité du projet de transfert, ses conséquences, et la quantité d'eau qui serait optimale pour le lac. Et une autre étudie la piste du forage des eaux souterraines du lac.

Une nouvelle étape ?

« Transaqua a longtemps été une sorte de paravent pour ne pas avancer », estime de son côté Emile Malet, directeur d'Adapes et de la revue Passages, ambassadeur de la campagne pour la sauvegarde du lac Tchad et délégué général du forum mondial du développement durable (FMDD). Mais les choses changent. Les différents Etats prennent de plus en plus conscience de l'urgence de la situation. Depuis environ 2 ans, on constate une implication grandissante du gouvernement tchadien dans les politiques environnementales et de développement. Car le lac est vital pour le pays, plus que pour tout autre Etat riverain. « Par exemple, pour mieux gérer et contrôler la pêche, nous avons interdit certaines techniques et mis en place des filets règlementaires destinés à éviter la prise de petits poissons, ce qui commence à porter ses fruits. Nous travaillons également beaucoup à la sensibilisation de la population pour qu'elle gère mieux l'utilisation de l'eau », explique le ministre tchadien de l'environnement et des ressources halieutiques, Hassan Terap. Des actions également portées par la CBLT qui travaille notamment à l'adoption d'une Charte de l'eau, dont l'objectif est d'établir un ensemble de règles communes de gestion de la ressource pour les pays riverains.

La dernière édition du FMDD, qui a réuni près de 4000 personnes sur la question ainsi que les Chefs d'Etat du Tchad, du Nigeria, de Centrafrique, du Sénégal et de Libye, a peut-être aussi fait bouger les lignes. « En réunissant plusieurs disciplines de recherches, en mettant tout le monde autour de la table, le forum a permis de casser le manichéisme ambiant », s'enthousiasme Emile Malet. Du colloque a émergé 4 fortes propositions : l'inscription du lac au patrimoine mondial de l'humanité -en faisant ainsi une aire protégée et placée sous le regard de la scène internationale- ; l'aménagement, le désensablement, la régulation du volume d'eau et des transferts ; la valorisation de la vie et de l'économie du lac et la sécurisation des populations ; et le renforcement de la recherche. Des propositions validées à l'unanimité par les chefs d'Etat des pays de la CBLT dès le lendemain du forum. Le Tchad ayant de plus décidé d'instaurer une commission de suivi et d'évaluation notamment en matière de recherches.

Reste à trouver l'argent pour financer les projets. La banque africaine de développement a déjà débloqué 21 milliards de francs CFA (32 millions d'euros) pour un programme de développement durable. Et plusieurs pays ainsi que les fonds islamiques sont intéressés, assure Emile Malet pour qui « la question est plutôt de les orienter vers les actions prioritaires ». Une réunion pour affiner les propositions et les présenter aux bailleurs de fonds se tiendra d'ailleurs dans les six prochains mois assure-t-il. En attendant, la CBLT et les différents chefs d'Etat des pays membres multiplient les appels à l'aide et aux fonds dans les grandes conférences internationales, notamment climatiques. « Le problème du lac Tchad dépasse de loin de cadre des Etats riverains, rappelle Hassan Terap, il est essentiel pour tous le bassin qui s'étend jusqu'à la Lybie, le Soudan et l'Algérie. Et même au-delà : il reste l'une des plus grandes réserves d'eau douces d'Afrique. » Au forum, le président sénégalais, Abdoulaye Wade, pour qui le lac est « un bien de l'Afrique », a ainsi appelé à la création d'une « Association internationale des amis du Tchad ». Mais déjà, en juin, le président du Cameroun, Paul Biya, interpellait Nicolas Sarkozy sur ce sujet lors du sommet France-Afrique. Et d'ici quelques jours, le président tchadien Idriss Deby Itno réitèrera, au sommet mondial de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique de Cancun, son appel à la tenue d'une conférence spéciale sur le sujet, lancé l'an dernier à Copenhague.

* Créée en 1964, la CBLT réunit les représentants des Etats riverains du lac : le Niger, le Nigeria, le Tchad, le Cameroun auxquels se sont rajoutés la République centrafricaine et la Lybie. Il s'agit d'une structure permanente de concertation destinée à coordonner les différentes actions concernant le lac.

Béatrice Héraud
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