Publié le 01 septembre 2008

ENVIRONNEMENT

Comment conserver la mémoire des déchets nucléaires ?

Quel que soit l'avenir de la filière nucléaire sur notre planète, les déchets existent, et doivent être surveillés sur le long terme. Patrick Charton, responsable du département développement durable de l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), travaille à la transmission des données relatives à nos déchets actuels aux générations futures. En espérant que le message soit compris.

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Patrick Charton

Votre travail consiste à entretenir la mémoire de l'emplacement des déchets nucléaires. Comment procédez-vous concrètement ?

Il existe en fait deux types de travaux : ceux concernant la mémoire des déchets radioactifs sur les cinq siècles à venir, et ceux, qui émergent depuis peu, relatifs à une mémoire de plus long terme, à l'attention d'une éventuelle civilisation future. Les premiers sont en majorité prescrits par l'Agence de sureté nucléaire (ASN), les seconds sont des travaux internes à l'Andra, en collaboration avec des chercheurs étrangers.

Quelles sont les directives de l'ASN, sur la mémoire à « court terme » ?

Il s'agit de perpétuer la mémoire des activités des centres de stockage. Pour les centres de surface, comme celui de Digulleville dans la Manche, nous devons conserver et actualiser les données sur trois siècles. Pour les centres d'enfouissement géologique, à l'image de celui prévu à Bure, le délai est porté à cinq siècles. A Digulleville, on a collecté et sélectionné les connaissances accumulées depuis la création du centre en 1969, en s'interrogeant sur le type de questions que pourraient se poser les générations futures. Y a-t-il eu des fuites ? Des accidents ? Ou tout simplement, quelle est la nature de ce bâtiment ? Que renferme-t-il ? En plus de ce travail d'emmagasinage, nous complétons ces données tous les cinq ans. On compte aujourd'hui plus de 620 boîtes de documents archivés, rédigés sur du papier permanent.

A qui son destinées ces informations ?

C'est une mémoire très détaillée, très technique, qui ne s'adresse pas au quidam. Elle pourra intéresser ceux qui éventuellement voudraient raser le site. Il faut donc entretenir en parallèle une mémoire des populations, que l'on appelle « mémoire de synthèse ». On ne peut pas garantir en effet que la phase de surveillance d'un site fermé ne soit pas perturbée par une rupture sociale ou économique. Il s'en passe des choses en trois cent ans ! Si l'on regarde trois siècles en arrière, on se retrouve à la Cour de Louis XIV, très loin des préoccupations actuelles. Donc il faut s'adresser aussi aux populations environnantes comme aux élus : à tous ceux, en somme, qui vivent à proximité du centre, sans jamais y avoir accès. Pour cela, nous avons rédigé un document téléchargeable sur internet, qui fournit surtout des éléments indispensables pour la fin de la période de surveillance.

Il s'agit là de documents écrits, ou numérisés, mais la mémoire est aussi le fruit d'une transmission orale...

Exactement ! Jusqu'ici, je vous ai parlé de la mémoire dite « passive », mais nous travaillons également à l'entretien d'une mémoire « active », en organisant fréquemment des campagnes de communication, qui perdureront tant que les institutions nous en laisserons les moyens. L'enjeu est évidemment de pérenniser l'information.

La radioactivité des déchets nucléaires dépasse souvent les cinq cent ans. Comment faire pour assurer une mémoire sur un très long terme ?

C'est aussi l'objet de travaux de recherche que nous menons à l'Andra. Pour cela, nous travaillons avec des homologues étrangers, car il faut créer une réflexion globale sur le sujet. Chacun y va de ses idées. Par exemple, les anglo-saxons et les américains travaillent sur des marqueurs de surface, un peu à la manière des mégalithes présents depuis des siècles. Mais la difficulté est souvent d'en comprendre le sens : regardez le mystère qui entoure les statues de l'Île de Pâques ! Les américains envisagent de graver un message en plusieurs langues, dont le français, pour accroître les chances de transmission. Mais comment garantir la pérennité d'une langue à l'échelle du millénaire ? Donc ils travaillent également à l'élaboration de sigles significatifs, pour faire apparaître la dangerosité d'une intrusion intempestive sur le site. Là encore se pose le problème fondamental du sens : comment être sûr de ne pas inciter à pénétrer le site par curiosité ? Laisser une trace c'est avant tout signifier la présence de quelque chose qui peut s'avérer intrigant...

De leur côté, les japonais envisagent d'autres types de marqueurs. Notamment un marquage au laser sur un matériau très résistant qu'ils entreposeraient dans un lieu sacré. Il existe en effet un temple qui, depuis plus de mille ans, est détruit et reconstruit à l'identique tous les vingt-cinq ans. On réalise ici l'impact de la tradition culturelle dans la transmission du savoir.

Quelles sont les propositions françaises en la matière ?

Pour ma part, je pense qu'il faudra inévitablement combiner plusieurs des solutions avancées. Un sociologue proposait par exemple de créer un ouvrage d'art dont les populations seront tellement fières qu'elles ne le laisseront jamais disparaître. Je trouve l'idée plutôt séduisante. De toute façon, il faudra sortir du seul monde de l'ingénieur, se tourner vers les civilisations passées pour étudier la façon dont leur culture nous est parvenue. On fera appel à des archéologues, des historiens, des anthropologues. Mais on a tout le temps pour y réfléchir : la fermeture des centres de stockage n'est pas prévue pour demain.

Anne Farthouat
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