Publié le 05 décembre 2019

ENVIRONNEMENT

Trois questions à Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du GIEC : "Les femmes ont moins de capacité à réagir en cas d’aléas climatiques"

C'est un angle mort des politiques climatiques des États. Les femmes subissent de plein fouet les effets du changement climatique, elles ont 14 fois plus de risques de mourir en cas de catastrophe naturelle que les hommes. Valérie-Masson Delmotte, climatologue et co-présidente du Giec s'est plongée dans la littérature scientifique et nous livre son analyse quant à la nécessaire intégration des droits des femmes et du genre dans la lutte contre le changement climatique.

Valerie Masson Delmote Giec JungYeon Je
Valérie Masson Delmotte est climatologue, elle préside depuis 2015 le groupe n°1 du Giec.
@JungYeon-Je/AFP

Novethic : Pourquoi les femmes sont-elles les premières victimes du réchauffement climatique ? 

Les trois derniers rapports du Giec montrent que les femmes ont moins de capacité à réagir en cas d’aléas climatiques. Cela s’explique par une vulnérabilité plus grande à cause de l’interaction entre les inégalités sociales qui les touchent particulièrement et la vulnérabilité face aux effets du changement climatique. Dans beaucoup de régions par exemple, les femmes, pour des raisons qui peuvent être culturelles, n’ont pas appris à nager. En cas d’inondation, elles sont parmi les plus vulnérables. De même, il y a des freins à leur mobilité. On observe qu’en cas de sécheresse persistante dans certains pays en développement, les hommes vont aller chercher une subsistance dans d’autres régions, les femmes ont souvent moins cette capacité-là. En général, elles restent dans les villages avec des contraintes encore plus fortes sur les ressources disponibles. Or, ce sont elles qui ont le rôle de l’approvisionnement en eau et en biomasse pour l’énergie, la cuisine, le chauffage…  

Les politiques climatiques des États intègrent-elles ces spécificités ? 

Je ne suis pas sûre que ce soit le cas. Quand on regarde le plan d’adaptation de la France ou la stratégie nationale bas carbone, il ne me semble pas qu’une dimension de droits des femmes et de genre soit intégrée. Il y a pourtant une opportunité d’intégrer ce prisme et d’avoir des approches de gestion de risque, de système d’alerte, d’aide à l’adaptation qui en tiennent compte. 

On note des options gagnante-gagnante en renforçant l’autonomisation des femmes et en ciblant par exemple des communautés de femmes dans l’aide à l’adaptation. Dans certaines régions d’Afrique, beaucoup de femmes ont des pratiques de terrain qui développent une agriculture plus résiliente et plus durable. Le problème est que les femmes sont en général exclues des processus de prise de décision et leurs compétences sont peu reconnues. 

Cette lacune est-elle aussi vérifiable dans la littérature scientifique ? 

Il y a une littérature qui existe et qui apporte une lecture carrément féministe de ces éléments. Elle analyse les déterminants de structures patriarcales de la société, les restrictions culturelles et légales, pour justement comprendre où sont parfois les verrous et utiliser toutes les compétences qui existent. Cela fait souvent hurler mes collègues hommes qui sont parfois troublés par une lecture féministe de ce type de situation. Mais globalement, les informations sont très inégales selon les régions du monde et il y a un manque par exemple de statistiques spécifiques du lien entre les femmes et les conséquences du changement climatique et des solutions proposées pour agir par rapport au changement climatique. 

Au Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), nous essayons d’avoir une diversité d’auteurs en prenant en compte le niveau d’expérience, le genre, l’ancienneté… On a eu des effets de plafond de verre, avec peu de femmes à des hautes fonctions mais la situation s’améliore très nettement. On est à peu près à un tiers de femmes dans les auteurs et les bureaux du Giec, mais c’est récent. On fait face à des blocages, à des biais inconscients, des femmes qui ne candidatent pas, qui ne sont pas proposés comme auteur, qui ne se proposent pas comme coordinatrice alors qu’elles ont toutes les compétences pour le faire… Ce n’est pas forcément parce qu’on a plus de femmes auteurs de rapports du Giec qu’ils seront meilleurs, mais quand on a un groupe plus divers on a une grille d’analyse qui est en général plus rigoureuse et plus exhaustive. 

Propos recueillis par Marina Fabre, @fabre_marina


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