Publié le 03 février 2011

ENVIRONNEMENT

REDD +: les attentes de l'industrie forestière dans le bassin du Congo

Alors que REDD+ apporte la possibilité de rémunérer la gestion forestière durable, les industries du bois commencent à regarder comment ce mécanisme pourrait leur profiter. C'est notamment le cas pour les industries qui opèrent dans le bassin du Congo qui n'abrite pour l'instant que très peu de projets REDD.

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REDD, un mécanisme fortement critiqué

Mécanisme phare des négociations climatique, REDD fait actuellement l'objet de nombreuses critiques. Un rapport (voir document lié) de l'Union internationale des instituts de recherche forestière (IUFRO) présenté à l'ONU à l'occasion de l'année des forêts estime que le mécanisme REDD est inefficace car il ne prend pas en compte les besoins locaux ni la demande croissante en terres agricoles et en agro-carburants. Car même si REDD + est une amélioration par rapport au projet initial, il « continue à valoriser davantage la valeur du stockage de carbone que l'amélioration de la situation des forêts et des habitants », précise Jeremy Rayner, professeur à l'Université de Saskatchewan et président du réseau de l'IUFRO. « Ce rapport est une prise de conscience tardive qui s'ajoute à plusieurs publications récentes allant dans le même sens. La tonalité des avis sur REDD est en train de changer », commente l'économiste du Cirad Alain Karsenty qui met en garde depuis longtemps contre les effets pervers de REDD (voir article lié). Mais ce changement sera-t-il suffisant pour alimenter les prochaines négociations ? Le rapport préconise à l'Onu et aux gouvernements impliqués de changer leur approche du problème et de créer un nouveau cadre -« forêt + »-incluant toutes les parties prenantes et soutenant davantage les approches régionales et nationales. En attendant que les négociations et fonds se débloquent, il pourrait être judicieux d'étudier la proposition de Georges Soros de financer la lutte contre la déforestation par une augmentation de la taxe sur les billets d'avion, estime Alain Karsenty.

Lancé lors du sommet de Copenhague sur le climat, le mécanisme REDD+ doit permettre la « Réduction des Emissions issues de la Déforestation et de la Dégradation ». Ce mécanisme, qui vise à récompenser financièrement la gestion durable des forêts, n'a pas encore fait l'objet d'un accord international, mais de nombreux projets pilotes voient aujourd'hui le jour. En 2010, l'ONF (Office national des forêts) recensait 500 projets prétendant faire du REDD+ mais seulement 133 disposant d'un minimum de documentation accessible, et 39 se positionnant dans une perspective de certification. Avec ses 200 millions d'hectares de forêts, le bassin du Congo, deuxième bassin forestier tropical après l'Amazonie, n'abrite pourtant que peu de ces projets : à titre d'exemple, la République Démocratique du Congo, le pays le plus avancé du bassin sur le sujet, n'en compte que 8 ! « Le bassin du Congo reste le laissé pour compte de REDD+ et cela est profondément injuste », estime Hervé Bourguignon, qui représente l'ATIBT (association technique internationale des Bois tropicaux) et l'IFIA (association interafricaine des industries forestières).

Un intérêt de l'Industrie forestière pour REDD+

« Jusqu'à Cancun, nous regardions les négociations de loin mais maintenant que REDD + est validé en tant que principe d'action de lutte contre le changement climatique, nous devons nous impliquer davantage en établissant un contact plus étroit avec les négociateurs nationaux de REDD+, en proposant des projets en soutien à nos concessions certifiées, et assurer un suivi sur la façon dont les pays mettent en place le mécanisme », reprend Hervé Bourguignon. Dorénavant en effet, la « gestion durable » des forêts est incluse dans le mécanisme, ce qui laisserait la voie ouverte aux projets menés dans les concessions. Mais ceux-ci sont encore très peu nombreux et portent généralement sur une aire de conservation au sein de la concession. « On est donc loin d'une réflexion sur le rôle de la gestion durable des forêts dans le REDD+ », estime ainsi Martin Perrier, le directeur d'ONF international. Notamment du fait d'une forte opposition des ONG environnementales sur la question. Ainsi, dans son rapport sur REDD en RDC, Greenpeace affirme que « l'exploitation forestière industrielle engendre des conflits sociaux et compromet le développement durable ».

« L'idée n'est pas de profiter de REDD mais de favoriser un climat d'investissement plus serein et de faire financer par ce biais les missions régaliennes qui ne sont, pour le moment, pas assurées par l'Etat mais par nous, se défend Hervé Bourguignon. REDD va en effet obliger les Etats à améliorer leur gouvernance, à mettre un cadre pour favoriser le développement et l'investissement, notamment en réglant le problème des droits fonciers. Il va aussi aider l'entreprise à renforcer son rôle dans la gestion durable de la forêt en finançant les programmes de sauvegarde de la biodiversité ou de projets concernant les communautés locales ». Le gain financier pour les exploitants reste en effet encore incertain. « Pour l'instant, on ne sait pas ce que cela peut nous rapporter en tant qu'industrie puisqu'on ne sait pas à quoi va servir l'argent qui sera donné aux gouvernements... », s'inquiète Gérard Moussu, de l'UFIGA (Union des Forestiers Industriels du Gabon et Aménagistes). Surtout, les modalités du mécanisme sont encore loin d'être fixées.

Pour Alain Karsenty, économiste du Cirad spécialiste des questions forestières, « l'industrie forestière a un rôle à jouer dans la mesure où la gestion forestière fait partie de REDD+ ». Mais selon lui elle y aurait un intérêt seulement dans le cas où les exploitants développeraient des projets de « réduction de l'effort d'exploitation ». En clair, s'ils doublaient la durée des rotations de 25/30 ans actuellement (soit un compromis entre les besoins de l'industrie et ceux de l'environnement) à 50/60 ans, cela permettrait de faire chuter leurs émissions de GES. Mais en Afrique centrale, compte tenu de la faible intensité moyenne de l'exploitation, les gains en termes de dégâts évités - et donc de carbone- sont peu importants et très variables, ce qui rend le ratio coût/bénéfice de l'opération discutable, estime Alain Karsenty. Et reste à savoir quelle sera la nature des compensations...

Une valorisation des concessions certifiées ?

Mais les industries forestières du bassin du Congo voient surtout dans le processus, la possibilité de valoriser leurs concessions certifiées FSC qui pourraient être vues comme une sorte de gage de crédibilité de leur gestion responsable des forêts et pourrait donc leur faciliter l'accès à des projets REDD+. Le Bassin du Congo a de ce fait un véritable atout car les concessions FSC représentent 5 millions d'hectares environ, soit près de 10 % des surfaces exploitées (avec un objectif du double en 2012). Certains experts estiment en effet que ces concessions certifiées peuvent offrir de meilleures garanties que certaines aires protégées des Etats fragiles, comme on a pu le voir avec l'affaire du bois de rose à Madagascar où les coupes illégales et le commerce de cette essence menacée continue malgré les règlementations mises en place par le gouvernement et parfois même avec la complicité des autorités... « Au Vietnam, les projets de conservation de la forêt se sont également traduits par une hausse de l'exploitation illégale au Cambodge et au Laos ainsi que par une augmentation des importations agricoles (comme l'huile de palme) en provenance de Thaïlande », rapporte Alain Karsenty. L'économiste estime ainsi que l'on pourrait développer la certification FSC grâce à la conclusion d'accords entre un « fonds déforestation » et les pays pour baisser la pression fiscale sur les concessions certifiées pour une période pluriannuelle. Un geste que le fonds compenserait intégralement à l'Etat ou à la collectivité. L'UFIGA veut même aller plus loin et souhaite faire reconnaître le rôle des concessions FSC à travers un statut particulier, proche de celui des aires protégées du Gabon. « Nos concessions FSC représentent des aires spécifiques : la circulation y est interdite ainsi que la chasse et le braconnage, nous exploitons seulement une petite surface de la concession et sur les parties non exploitées les animaux sont revenus ; buffles, gorilles, éléphants, etc)... », assure Gérard Moussu, secrétaire général de l'Ufiga. Le gouvernement serait ouvert sur la question...

Béatrice Héraud
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