"Première compagnie aérienne neutre en carbone au monde", voilà une affirmation qui pourrait coûter cher à Delta Air Lines. La compagnie aérienne américaine fait face à un recours collectif pour allégation environnementale trompeuse, après avoir financé des projets de compensation carbone jugés peu efficients. Une stratégie pointée du doigt au sein même du secteur.
Delta Air Lines entre dans une zone de turbulences. La compagnie aérienne américaine fait face à un recours collectif, déposé le 30 mai dernier en Californie, suite à des accusations de greenwashing. Dans des campagnes de publicité, sur les réseaux sociaux et même sur des serviettes en papier distribuées à ses clients, l’entreprise se présente en effet comme "la première compagnie aérienne neutre en carbone au monde". Une affirmation jugée "fausse et trompeuse" par les plaignants.


En mars 2020, Delta Air Lines annonçait investir un milliard de dollars sur une décennie pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, avec pour ambition de devenir neutre en carbone. Mais selon le Washington Post, la compagnie aurait manqué ses objectifs dès 2021. Elle aurait alors dépensé 137 millions de dollars dans l’achat de crédits carbone lui permettant de compenser 27 millions de tonnes d’émissions de CO2, grâce à des projets de conservation de forêts tropicales ou encore de zones humides.
Un mécanisme pointé du doigt par les demandeurs du recours collectif. Ils estiment que l’allégation de neutralité carbone les aurait poussés à faire confiance à Delta Air Lines, alors que la compagnie s’appuie largement pour y arriver sur des projets de compensation peu efficients, voire controversés, et non pas sur une réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. 


"Crédits fantômes"


"Les consommateurs ne peuvent pas faire des choix écologiques en connaissance de cause si les entreprises les induisent en erreur", déclare auprès du Washington Post Jonathan Haderlein, avocat en charge de l’affaire. En février 2023, le quotidien britannique The Guardian et l’hebdomadaire allemand Die Zeit publiaient une enquête accablante sur la fiabilité des crédits carbone liés à la déforestation et certifiés par Verra, l’un des plus importants standards mondiaux sur le marché des compensations volontaires, auquel Delta Air Lines aurait fait appel. Selon les journalistes, plus de 90% de ces crédits sont probablement des "crédits fantômes" et "ne représentent pas de réductions réelles des émissions"
"Le marché de la compensation volontaire des émissions carbone ne peut pas garantir de manière significative la neutralité carbone d’une entreprise dans la manière dont il est actuellement exploité. Le marché est truffé d’erreurs méthodologiques graves qui semblent à la fois intentionnelles et non intentionnelles", estime Jonathan Haderlein.


Toutefois, depuis le 31 mars 2022, Delta Airlines assure qu’elle "s’est totalement détournée des compensations carbone pour se concentrer sur la décarbonisation de ses activités", en investissant dans les carburants aériens durables et dans des avions plus économes en carburant, explique la compagnie dans un communiqué cité par le Washington Post.


Des pratiques controversées 


Delta Air Lines est loin d’être le seul transporteur à avoir été épinglé pour sa stratégie de neutralité carbone. En 2022, trois compagnies européennes ont été rappelées à l’ordre à seulement quelques mois d’écart. L’Allemande Lufthansa, tout d’abord, a fait face à des plaintes devant le régulateur de la publicité pour allégations environnementales trompeuses, suite à une campagne publicitaire ventant son objectif de neutralité carbone fixé à 2050. Même scénario pour la néerlandaise KLM, poursuivie par des associations environnementales pour avoir diffusé des "publicités trompeuses sur les vols durables". En fin d’année, c’est la française Air France qui a été contrainte de retirer de son parcours d’achat une option "environnement" jugée mensongère car reposant sur des projets de compensation carbone. 


L’usage du mécanisme de compensation carbone commence par ailleurs à être critiqué au sein même du secteur. Tandis que Tony Douglas, PDG d’Etihad Airways, a reconnu en 2021 "un palliatif à court terme", la compagnie low-cost Easyjet a décidé en septembre 2022 de délaisser son programme de compensation pour investir dans des technologies de réduction des émissions de CO2. Pour Johan Lundgren, Directeur général de l’entreprise, cité par le Financial Times, il est "beaucoup plus logique d’investir dans des initiatives directes qui réduisent notre propre intensité carbone."
Florine Morestin
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