Publié le 13 juillet 2010

ENVIRONNEMENT

Les rapports qui réhabilitent le Giec seront-ils suffisants ?

Deux rapports récents publiés à quelques jours d'intervalle, réhabilitent le GIEC, fortement malmené par le Climategate. A cette occasion, Naomi Oreskes, professeur d'histoire des sciences à l'Université de San Diego, aux Etats-Unis, et auteur du livre « Marchands de doutes »*, revient sur l'impact de ces rapports sur la diffusion des idées climatosceptiques.

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Début juillet deux rapports relatifs à l'affaire du Climategate, l'un de l'agence néerlandaise d'évaluation de l'environnement et l'autre mené par une commission scientifique indépendante à la demande de l'Université anglaise d'East Anglia ont été publiés (voir documents liés). Le premier estime que le GIEC n'a pas commis d'erreurs « majeures » dans son rapport de 2007. Le deuxième minimise la polémique, initiée en novembre 2009, par la publication de mails provenant des chercheurs de l'Université d'East Anglia (CRU). Ils tendaient à montrer que les chercheurs avaient manipulé et dissimulé des données pour accréditer la réalité du réchauffement climatique. Selon le rapport britannique dirigé par Sir Muir Russel, les chercheurs du CRU ont certes produit une courbe de variation « trompeuse » destinée à illustrer un rapport de l'organisation météorologique mondiale publiée en 1999 mais celle-ci ne visait pas à « manipuler » les données. « Il n'y a aucune preuve que le comportement des chercheurs du CRU fragilise les conclusions du rapport du GIEC », conclut ainsi le rapport qui estime que la « rigueur et l'honnêteté » des scientifiques « ne peuvent être mises en doute ». Pour autant cela sera-t-il suffisant pour convaincre l'opinion, notamment dans les pays anglo-saxons où la polémique a été extrêmement violente ? L'historienne des sciences, Naomi Oreskes et le co-auteur du livre « Merchants of doubt »* avec Eric Conway, nous expliquent pourquoi cela sera difficile.

Novethic : Après l'affaire du climategate qui remettait en cause les méthodes des scientifiques du GIEC, deux rapports viennent de blanchir le panel scientifique. Cela va-t-il mettre un point final à la polémique ?
Naomi Oreskes.
Dans l'immédiat non, car les « semeurs de doutes » ne sont pas motivés par le souci d'une science de qualité mais par un engagement idéologique à la fois en faveur du libre marché et par hostilité à la règlementation gouvernementale destinée à prévenir les dégâts commis sur l'environnement. Ils vont maintenant prétendre à une dissimulation et trouver de nouveaux moyens de semer le doute. Si l'histoire est un guide, mettons cette affaire au regard d'autres polémiques que nous chroniquons dans le livre et où les méthodes employées ont été similaires : le tabac, les pluies acides, l'appauvrissement de la couche d'ozone. Même si la science l'emporte, ma crainte est double? D'abord que des dommages irréparables soient causés avant que cela la vérité ne soit établie, et ensuite qu'il faille attendre une catastrophe avec des dizaines de milliers de morts pour que les semeurs de doute perdent toute crédibilité.

Qui sont-ils finalement les climato-sceptiques aux Etats-Unis ?
Naomi Oreskes :
Nous ne les appelons pas sceptiques car ce terme est en fait inapproprié pour eux. Tous les vrais scientifiques sont sceptiques, dans le sens où un doute sain fait partie de la science au même titre que la curiosité, l'ouverture d'esprit, la démarche explicative et surtout, le respect des preuves. Les « semeurs de doutes » ne sont pas sceptiques. Ils ne basent pas leurs conclusions sur le poids des preuves scientifiques, au contraire. Sur le réchauffement climatique, les premiers ont prétendu qu'il n'y avait pas de réchauffement, puis ils ont fait valoir qu'il s'agissait simplement d'une variabilité naturelle due au soleil notamment et maintenant ils font valoir qu'il reste minime et que nous pouvons nous y adapter. Chacune de ces étapes sont contraires aux conclusions auxquelles aboutit la vaste majorité d'experts scientifiques qui ont produit des éléments de preuves. Certaines personnes les appellent donc plutôt « contradicteurs » parce que leurs opinions sont toujours contraires à la grande majorité des experts scientifiques.

Quelles sont leurs méthodes ?
Naomi Oreskes.
Leur tactique est la création d'un village Potemkine autour de la science : un travail qui ressemble à de la science mais qui n'en est pas. Et l'utilisation des médias bien sûr. Eric Conway. Ils ont créé par exemple une organisation appelée le George C.Marshall Institute, à l'origine destiné à promouvoir l'initiative de défense stratégique du Président Reagan. Mais après la Guerre froide, l'institut à commencé à produire des «livres blancs » mettant en doute la réalité de la dégradation de la couche d'ozone et du réchauffement climatique. Ils étaient rédigés à la manière scientifique, avec des tableaux, des graphiques, des notes de bas de page, mais sans rigueur, ni respect pour les preuves et souvent sans cohérence avec ce que la science demande. Le premier travail concernant le réchauffement climatique que nous avons trouvé est intitulé : « Réchauffement climatique : qu'est ce que la science nous dit ? » et a été présenté à la Maison Blanche sous l'ère du premier Bush en 1989.

Comment les « marchands de doutes » ont réussi à avoir une telle influence ?
Naomi Oreskes. Ils sont à la fois très bien financés et bien organisés. Ils travaillent par le biais de think-tank qui apparaissent à première vue indépendants et objectifs, comme le George Marshall Institute et le Cato Institute, puis ils produisent des rapports qui semblent être de nature scientifique. Le fait que ceux-ci soient cités par la presse ne permet pas au public de comprendre qu'ils ne sont pas des instituts scientifiques mais qu'en fait ils sont financés par des industries règlementées ou qui ont un intérêt à contester les preuves scientifiques, comme l'industrie du charbon. Les « semeurs de doutes » ont aussi exploité le « sens de l'équité » des journalistes en demandant à ce qu'ils aient un espace équivalent pour exposer leurs vues. Ils l'ont souvent obtenu.

Certains médias anglo-saxons ont fait leur mea culpa comme le Sunday Times. Quel a été leur rôle dans cette affaire ? Naomi Oreskes. Un rôle honteux. Les médias se sont précipités sur les allégations fondées sur les courriels et qui ont été prises totalement hors contexte. Certains étaient vieux de plusieurs années, voire de plus de dix ans...Les médias n'ont pas enquêté sur ce qui se passait réellement. Ils ont juste sauté dans le train de Schadenfreude (ils ont profité du malheur d'autrui, ndlr).

*«Merchants of Doubt: How a Handful of Scientists Obscured the Truth on Issues from Tobacco Smoke to Global Warming», Naomi Oreskes et Erik Conway, mai 2010 (encore non traduit en français).

propos recueillis par Béatrice Héraud
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