Publié le 05 décembre 2013

ENVIRONNEMENT

Le mirage vert des nouvelles technologies

Longtemps présentées comme une panacée environnementale, les nouvelles technologies numériques sont aujourd'hui regardées avec plus de circonspection. Dans un ouvrage paru en octobre et explicitement intitulé La face cachée du numérique, deux chercheurs Fabrice Flipo, maître de conférences en philosophie à l'école Télécom et Management, et Michelle Dobré, professeur de sociologie à l'université de Caen démontent l'illusion d'une économie dématérialisée écologique.

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Michelle Dobré et Fabrice Flipo

Novethic. Quel est l'impact des technologies numériques sur l'environnement ?

Fabrice Flipo : Aujourd'hui, la consommation d'énergie des technologies numériques de l'information et de la communication (TNIC) est généralement admise dans une fourchette allant de 5 à 10 % de l'électricité mondiale. Un rapport publié en août 2013 par un expert américain estime que les TNIC consomment 50 % d'énergie en plus que l'aviation mondiale. Des données récentes montrent aussi le poids de ces technologies sur le marché des minerais. En 2012, la production des seuls téléphones et ordinateurs accapare 4 % de l'argent, 19 % du palladium et 23 % du cobalt dans le monde. Sans parler des « terres rares » dont la consommation double tous les sept ans. Quant aux déchets, le monde produira 74 millions de tonnes de déchets électriques et électroniques en 2014, soit une augmentation de 85 % en cinq ans. Et une partie de ces déchets sont toxiques.

Face à l'ampleur de cette empreinte écologique, les progrès environnementaux proposés par les technologies numériques sont-ils crédibles ?

Michelle Dobré : Notre livre montre plutôt que c'est une illusion. Le progrès technologique ne répond pas aux enjeux environnementaux : les gens consomment d'avantage et les effets rebonds annulent les résultats annoncés. L'enjeu est de regarder l'équivalent matériel de nos gestes numériques.

Fabrice Flipo : Nous assistons en effet à une intensification des usages. Les écrans plats, par exemple, consomment moins, mais ils sont plus grands et plus nombreux. Aujourd'hui, un ménage dont le chef de famille a quarante ans possède en moyenne neuf écrans ! Autre exemple moins visible, la vidéo qui se généralise sur internet est beaucoup plus consommatrice d'énergie que le texte. Quelle sera la limite de cette explosion des flux d'information ? La taille des centres de données ? La question n'est jamais posée... Dans ce contexte, les initiatives des constructeurs ne sont pas à la hauteur. Les industriels entretiennent la confusion sur l'économie immatérielle, en évacuant ses impacts réels.

Quel rôle peuvent jouer les consommateurs ?

Michelle Dobré : Ma recherche de terrain montre que les gens confèrent un statut particulier aux objets technologiques, lié à une (mé)connaissance floue de leur composition et de son caractère précieux et toxique. Les ordinateurs ou les téléphones, par exemple, on les stocke mais on ne les jette pas. Cette conscience diffuse et coupable est largement répandue. Pour autant, les gens ajournent la recherche de solutions individuelles et reportent les responsabilités sur les pouvoirs publics et les constructeurs. D'où l'importance dans le confort d'achat de la présence de labels et de taxes pour le recyclage, qui confirment que la question environnementale est bien prise en charge ailleurs. C'est aussi le paradoxe de ces mesures qui contribuent à déresponsabiliser les gens sur les conséquences de leur consommation. Pourtant, mes travaux montrent qu'il n'en faudrait pas beaucoup pour conscientiser les individus.

Fabrice Flipo : Plusieurs ONG montent au créneau sur le sujet, comme Greenpeace ou les Amis de la terre. Mais elles sont dans un débat technique sur l'obsolescence programmée ou les déchets, qui reste peu audible auprès du grand public. Si la question est bien notre surconsommation d'objets électroniques, ce discours est difficile à tenir. Ces objets sont devenus incontournables en l'espace d'une quinzaine d'années.

La face cachée du numérique, Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, Editions L'échappée, octobre 2013.

Sur le même sujet, à lire aussi: Vert Paradoxe, le piège des solutions énergétiques, David Owen, éditions Ecosociété, novembre 2013.

propos recueillis par Magali Reinert
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