Publié le 22 mai 2012

ENVIRONNEMENT

Le développement durable: un enjeu stratégique pour la Défense?

On y pense peu mais comme l'ensemble des institutions de l'Etat, l'armée française se doit d'être exemplaire en matière de développement durable. Elle travaille donc à réduire son empreinte environnementale. Pour autant, jusque là, elle peinait à prendre en compte le changement climatique dans sa stratégie de long terme. A tort car d'autres pays et institutions internationales planchent sérieusement sur le sujet depuis des années.

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© Anthony O'Mullane, UNIFIL

Pourquoi faire de l'environnement un sujet de sécurité ?

Récemment, le journal Peace Research a consacré un numéro spécial aux travaux des chercheurs étudiant les liens entre changement climatique et conflits. François Gemenne, chercheur spécialisé sur le changement climatique à l'IDDRI y écrit : « Si vous voulez que le gouvernement se préoccupe d'une question, faites en un enjeu de Défense. (...) Etant donné les insuffisants efforts portés à la lutte contre le changement climatique, et la nécessité de le faire urgemment, faire du changement climatique un enjeu de sécurité peut apparaître tentant », notamment à l'heure où les négociations internationales sur le climat piétinent. C'est effectivement ce qui a été fait, comme l'a montré la remise du prix Nobel de la paix 2007 au Giec conjointement avec Al Gore, le débat spécifique organisé au Conseil de sécurité de l'ONU... « Mais l'enfer est pavé de bonnes intentions », avertit le chercheur en citant deux écueils. « Il existe en effet un risque de sécurisation du discours en présentant le problème uniquement sous l'angle unique de la sécurité -alors qu'il est beaucoup plus large- pour faire peur aux Etats », précise-t-il à Novethic. D'abord, les gouvernements peuvent réagir en augmentant leur budget militaire et non en s'attaquant au véritable problème, soit la réduction des gaz à effet de serre. Ensuite, le lien entre sécurité et climat n'est pas toujours très établi, du fait de la multiplicité des facteurs de conflits notamment...

« Le ministère de la Défense et des Anciens combattants a une responsabilité particulière dans le domaine de l'environnement » précise une brochure récente du ministère. A bon escient car le lien entre les deux ne paraît pas évident à première vue. Et pourtant. Avec plus de 300 000 personnes qui y sont rattachées, il est le deuxième plus grand employeur de l'Etat après le ministère de l'Education, il dispose du premier parc immobilier de l'Etat, occupe de nombreux espaces naturels et exploite également des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE/IOTA). Sans oublier qu'il est responsable à lui seul et hors carburant de la moitié des émissions de CO2 de tous les ministères confondus. A ce titre et comme l'ensemble des services de l'Etat, la Défense se doit de montrer l'exemple en matière de développement durable.

Depuis 2007, le ministère est donc doté d'un plan d'action de l'environnement orienté sur 3 volets : la préservation de la biodiversité des terrains militaires (classement des terrains Natura 2000, conventions avec l'ONF, partenariat avec la Ligue de protection des oiseaux, etc.), réduction de la consommation d'énergie des bâtiments (une dizaine de bilans carbone réalisés à ce jour) et intégration de la dimension environnementale dans les équipements de la Défense (80 navires dotés d'un « passeport vert » fin 2012, suivi des substances dangereuses, et 42 programmes dans une démarche d'éco-conception). Par ailleurs, lors de ses missions extérieures de longue durée, l'armée peut construire des stations d'assainissement de l'eau ou de recyclage des déchets qu'elle laisse ensuite en fonctionnement une fois l'opération terminée.

« La Défense n'est pas un monde à part, avec ses règles de fonctionnement propre. Elle est au contraire au cœur de la société. Il y a néanmoins, c'est vrai, une limite sur laquelle la Défense ne peut pas transiger, c'est le maintien de ses activités d'entraînement sur terre, sur mer et dans les airs (...) », déclare ainsi Eric Lucas, haut fonctionnaire au développement durable de la Défense et des anciens combattants dans le dernier rapport développement durable de la Défense (sur l'année 2010). Aucune contrainte non plus pour les opérations extérieures de combat pour ne pas handicaper les troupes et l'atteinte des objectifs. Pour autant, s'il existe la limite du secret-défense et de l'efficacité, les performances opérationnelles et environnementales ne sont pas toujours antinomiques (longue durée, efficacité énergétique, etc.). Ainsi en Irak ou en Afghanistan, de nombreuses victimes sont liées aux problématiques de ravitaillement, d'où le travail de l'armée américaine sur l'alimentation électrique solaire ou le travail sur le carburant à base d'algues. Sans parler du fait que le matériel militaire pourrait être affecté par le changement climatique...

Intégrer la dimension environnementale dans la réflexion stratégique...

« Ces actions sont une porte d'entrée de la Défense dans la problématique du développement durable mais elles ne doivent pas s'arrêter là », souligne François Gemenne, chercheur spécialisé dans le changement climatique à l'IDDRI. Car au-delà de cette volonté affichée d'exemplarité au quotidien, la question environnementale peine à être intégrer dans la réflexion stratégique de la Défense française, regrettent deux parlementaires. En mars dernier, André Schneider et Philippe Tourtelier présentaient un rapport sur « l'impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense ». Ils y dénonçaient un manque d'intérêt préoccupant pour ce sujet pourtant « devenu un enjeu stratégique majeur ». « Nous sommes des allumeurs de réverbères car la prise de conscience commence timidement alors que dans d'autres pays comme aux Etats-Unis ou en Angleterre, l'armée s'est saisie de la problématique et réfléchit sur l'impact du changement climatique sur les conflits ou le matériel militaire notamment », déclarait alors André Schneider. Aux Etats-Unis, les premiers documents d'importance sur les implications stratégiques du changement climatique élaborés par le Pentagone datent en effet de 2003 et depuis 2009 la CIA dispose d'une cellule consacrée au changement climatique et à ses implications pour la sécurité du pays. En Angleterre, pays que les députés considèrent « le plus avancé sur cette question au sein de l'Union européenne », le National security Council travaille sur la question du changement climatique et de la sécurité énergétique avec un envoyé spécial dédié au sujet, le contre-amiral Neil Morisetti. L'enjeu n'échappe pas non plus aux institutions internationales : début mai, le PNUE (programme national des Nations Unies pour l'environnement) publiait ainsi un rapport « Verdir les casques bleus » axé sur les liens entre la gestion des ressources naturelles et les opérations de maintien de la paix (bonnes pratique et rôle des casques bleus). Et dans son prochain rapport prévu en 2014, le GIEC consacrera un chapitre à la relation entre changement climatique et sécurité. « En réalité, le sujet a commencé à être traité dans les années 80 mais il est retombé après le 11 septembre, occulté par la menace terroriste. On l'a vu réapparaître au milieu des années 2000, avec la multiplication des catastrophes naturelles comme le tsunami de 2004, Katrina en 2005, qui ont fait comprendre la réalité de la menace », explique Alexandre Taithe qui travaille sur le lien entre sécurité et dégradation de l'environnement à la Fondation pour la recherche stratégique.

Selon les parlementaires, le retard français s'expliquerait en partie par le climato-scepticisme qui règne encore au sein de la Grande muette. « C'est un sentiment encore très fort au sein de la défense. Nous l'avons constaté lors de nos auditions, où les personnes qui ont accepté de nous répondre ont précisé le faire à titre personnel », rapportait ainsi Philippe Tourtelier. « Lors d'une conférence de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) en 2009, j'avais été très surpris et navré de voir que la seule personne invitée pour parler du changement climatique était Christian Gérondeau, connu pour ses positions climato-sceptiques. L'enjeu est perçu comme compliqué et le lien entre changement climatique et conflit est considéré comme manquant encore de preuves scientifiques par de nombreuses personnes au sein de la défense. Par ailleurs, je crois que beaucoup se demandent si cette problématique change radicalement la prospective. Mais les mentalités évoluent », relate Alexandre Taithe.

...une démarche en construction

Récemment (juillet 2011) on a ainsi vu une publication de l'IRSEM (Institut de recherche stratégique de l'école militaire) livrant une « réflexion stratégique sur le changement climatique et ses implications pour la défense », dans laquelle les auteurs issus de plusieurs organisations -s'exprimant « à titre personnel »- évoquent « un nouveau contexte géopolitique susceptible de modifier les missions » et le fait que « le changement climatique pourrait accentuer les risques naturels et sanitaires, modifier la répartition des ressources en eau et affecter la sécurité alimentaire ».

A la délégation des affaires stratégiques (DAS), un tournant semble également s'opérer. Ainsi, un poste de chargé de projet prospective/environnement/climat/énergie a été créé l'an dernier. « C'est un premier pas mais on gagnerait à créer un poste de coordination plus visible, à plus haut niveau, avec une pérénité aux changements politiques pour garder la mémoire du sujet » remarque Alexandre Taithe. Et en mars dernier, le dernier plan de prospective à 30 ans du ministère « Horizons stratégiques » consacre un chapitre aux « ressources et environnement ». En conclusion, la DAS y évoque notamment de nouveaux rôles pour l'armée, amenée à intervenir davantage sur les conflits liés à la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes ou au contrôle des ressources naturelles clés, à contribuer à la sécurisation des voies d'acheminement de ces ressources (oléoducs, voies maritimes, etc), ou encore à intervenir dans des opérations de type humanitaire ou de lutte contre la pollution. Tout en s'adaptant au renforcement des normes environnementales (matériel) et à la rareté des ressources (carburant).

Début mai, un colloque scientifique « Climat et sécurité : preuves, risques émergents et nouvel agenda », s'est tenu à Paris avec l'IDDRI, l'université britannique d'Exeter et le Woodrow Wilson International Center for Scholars, s'est tenu en partenariat avec le ministère de la Défense et le Department of energy and climate change pour discuter des dernières recherches sur le sujets. Un premier pas qui devrait permettre de lancer les bases d'une collaboration franco-britannique sur la question.

Béatrice Héraud
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