Publié le 30 janvier 2014

ENVIRONNEMENT

L'environnement au cœur des controverses scientifiques

Les controverses scientifiques sur les OGM, le nucléaire ou les gaz de schiste interrogent sur l'indépendance de la recherche. Mais si les conflits d'intérêt sont souvent désignés comme les principaux coupables, Jean Foyer, chargé de recherche au CNRS et à l'Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), pointe aussi les attentes contradictoires à l'égard du monde scientifique.

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Jean Foyer

Novethic. La question des conflits d'intérêts au sein d'institutions ou d'autorités scientifiques est de plus en plus posée par les médias. Comment l'expliquez-vous ?

Jean Foyer. Il existe une schizophrénie dans le monde scientifique. Le modèle dominant promu au niveau international, dit « de la triple hélice », articule pouvoirs publics, monde académique et secteur privé. La ministre française de la Recherche adhère à ce modèle et encourage les laboratoires à se rapprocher du privé, à déposer des brevets, à démarrer des start-up... En même temps, le politique demande au chercheur de s'impliquer davantage dans les comités d'expertise, au nom de ses connaissances mais aussi de son indépendance. Et ainsi de participer à la décision politique. Il y a là une contradiction : on demande à la science de se décloisonner et, en même temps, on exige d'elle une plus grande indépendance. Si la dimension politique et économique de la recherche a toujours existé, elle est aujourd'hui toujours plus manifeste. Et il est donc d'autant plus nécessaire de l'expliciter.

Comment réagit le monde de la recherche face à ces injonctions contradictoires ?

Il existe différents modes d'ouverture de la recherche à la société. Suite à des controverses scientifiques, comme les OGM, certains chercheurs ont créé des centres de recherche « indépendants », en assumant leur positionnement politique et parfois, militant. Le CRIIGEN et Sciences citoyennes par exemple ont été créés dans ce contexte. D'autres chercheurs choisissent les institutions publiques (les agences notamment) et d'autres encore se rapprochent du secteur privé. La majorité des chercheurs veut cependant rester loin de la controverse et continuer à mener leurs recherches sans voir la vie sociale de leur travail. Certains ne perçoivent pas que les controverses sur les OGM, le nucléaire ou les gaz de schistes sont des controverses socio-techniques qui dépassent très largement le débat scientifique. Pourtant, ils devraient reconnaître qu'ils ne peuvent pas gagner sur les deux tableaux, revendiquer des brevets et décliner toute responsabilité au niveau social.

Ces controverses sont souvent présentées comme des débats dogmatiques... Comment en sortir ?

S'ils sont loin d'être irrationnels, ce sont d'une certaine manière des débats dogmatiques au sens où des croyances fondamentales sont en jeu. On peut très difficilement en sortir, car s'y joue toute une série d'enjeux sociaux et politiques qui dépassent très largement les dimensions scientifiques : le rapport au progrès, à la technique... avec en toile de fond un débat sur le modèle de développement. Au delà de ces croyances, interviennent aussi évidemment des intérêts conflictuels très concrets, notamment au niveau économique. Ces controverses sont aussi très complexes du point de vue scientifique, avec différents niveaux d'incertitudes. On parle de controverses en univers non-stabilisé. Cela explique des études contradictoires, l'accumulation de preuves de parts et d'autres, et la possibilité de toujours créer du doute sur la validité des résultats.Par exemple, l'expérience de Séralini sur les OGM est loin d'être parfaite, mais étant donné la complexité des questions de toxicité, elle n'est pas plus critiquable que bien d'autres, en particulier celles qui conduisent à l'obtention des autorisations au niveau européen.

Quid de la dé-publication de l'étude de Séralini justement ? Est-ce une pratique courante ?

Non. D'abord par ce que cela remet en cause la revue et le système de validation par les pairs. C'est néanmoins le deuxième exemple concernant les OGM. Le premier concerne l'affaire Chapela au Mexique : la revue Nature publie en 2001 une étude de ce chercheur mexicain montrant la contamination des maïs locaux par des transgènes, et se rétracte ensuite dans un encart regrettant cette publication. Ces pratiques exceptionnelles ne sont bien sûr pas étrangères aux intérêts économiques. Mais elles témoignant aussi de la polarisation du monde scientifique. La dé-publication relève presque de l'excommunication, contre les auteurs d'études qui vont à contre sens de la logique dominante. Si vous souhaitez apporter un regard critique sur les biotechnologies dans certaines institutions, l'Académie des sciences par exemple, mieux vaut mettre votre casque...

Magali Reinert
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