Publié le 16 février 2015

ENVIRONNEMENT

Journées mondiales de désinvestissement: le Fonds de Réserve des Retraites au coeur de la controverse

Les premières Journées mondiales pour le désinvestissement ont eu lieu les 13 et 14 février. Des dizaines de manifestations se sont déroulées partout dans le monde pour réclamer des banques, des assurances et des investisseurs publics qu’ils cessent de financer les énergies fossiles. En France, c’est en particulier le Fonds de Réserve des Retraites (FRR) qui était ciblé.

Des manifestants du collectif 350.org manifestent à Paris pour réclamer au FRR de désinvestir les énergies fossiles.
Jean De Pena / collectif à-vif(s)

De Katmandou à Oslo, de l’Australie à la Norvège, des centaines de manifestations ont eu lieu aux quatre coins de la planète, vendredi 13 et samedi 14 février.

La revendication des manifestants? Obtenir des acteurs financiers majeurs, qu’ils soient publics ou privés, le désinvestissement des énergies fossiles.

A l’origine de cette mobilisation internationale, l’association américaine 350.org. Créée en 2008 aux Etats-Unis par le professeur Bill McKibben et quelques-uns de ses étudiants, elle lance, en 2012, le mouvement "Go fossil free" avec l’objectif de ramener le taux de CO2 de 400 parties par million (PPM) aujourd’hui à 350 ppm. D’où son nom.

Comment? En incitant les investisseurs à se détourner des énergies fossiles, puisque pour contenir le réchauffement climatique sous les deux degrés, 80% des réserves fossiles doivent rester sous terre.

 

Sévères critiques contre le Fonds de Réserve des Retraites (FRR)

 

En France, c’est le Fonds de Réserve des Retraites qui est ciblé.

Créée par Lionel Jospin en 1999 et mise en place en 2001, cette institution publique doit permettre de pérenniser le système français de retraite par répartition au-delà de 2020. La raison d'être du FRR est d'absorber le passage à la retraite des baby-boomers.

Il  est aujourd’hui doté de 34 milliards d'euros d’actifs. Selon le rapport publié le 13 février par l’Observatoire des multinationales, le FRR "détient des investissements directs dans 60 des 100 premières entreprises mondiales du secteur pétrolier et gazier, et dans 21 des 100 premières entreprises mondiales de charbon. Ces investissements représentent [...] 922 940 273 euros au total. Ces entreprises ont des réserves cumulées équivalentes à plus de 194 milliards de tonnes de CO2".

Selon la même source, citant les chiffres publiés par le Fonds en 2013, le FRR a investi dans Total, ENI, Glencore, GDF Suez, ExxonMobil, BHP Billiton, Rio Tinto, BASF, Repsol et Shell.

Les auteurs de ce rapport estiment "qu'à travers ses investissements dans ces entreprises, le FRR contribue à des activités extrêmement controversées et polluantes, comme les sables bitumineux canadiens, l’exploration pétrolière en Arctique, les gaz et pétrole de schiste, le développement du charbon en Australie, l’offshore profond, ou encore l’extraction pétrolière en Amazonie".

Dans le secteur des énergies fossiles au sens large, le montant des investissements du FRR se monte à 2,137 milliards d'euros, dont plus de 1 milliard rien que pour le charbon. Cela représente 11,6% de son portefeuille d'actions et 6,1% de son portefeuille d'obligations.

 

Pression citoyenne vs gestion financière de long terme

 

Le Fonds de Réserve pour les Retraites (FRR) s’est estimé injustement pris pour cible dans la mesure où il s'est engagé publiquement, en septembre 2014, sur le climat.

Signataire de la Déclaration des investisseurs sur le changement climatique, il est membre de la coalition pour la décarbonisation des portefeuilles, ce qui fait de cette institution financière l’une des plus engagées en France, selon mercredi 11 février 2015.

Les dirigeants de l’institution rappellent que "la politique d’investissement responsable du FRR ne prévoit pas d’exclusion sectorielle, mais qu’il agit en faveur d’une diminution de l’empreinte carbone de l’ensemble de son portefeuille en évaluant les risques et en orientant de plus en plus ses investissements en faveur de la transition écologique et énergétique".

Convaincu de l’existence d’un risque carbone, le FRR a participé à la création d’indices bas carbone pendant l’été 2014 dans lesquels il a déjà investi 1 milliard d’euros.

Olivier Rousseau, membre du directoire du FRR, affirmait en décembre 2014 que le risque carbone est l’une des composantes principales de la stratégie d’investissement de son institution: "Pour nous, le risque carbone c'est davoir dans notre portefeuille beaucoup de sociétés qui vont souffrir dans leurs résultats de lentrée en vigueur d'une taxation sur le carbone. C'est aussi le risque que les sociétés qui détiennent de gros avoirs en hydrocarbure non encore exploités se voient interdire par des mesures quantitatives ou fiscales de les exploiter. Ce n'est pas un risque que l'on peut définir à l'échelle de quelques trimestres. Raisonnablement, notre horizon se situe à 10 ans."

Cité par Libération, Yves Chevalier, un autre membre du directoire du FRR, juge que le Fonds de Réserve des Retraites est victime de son "extrême transparence", puisqu’il est le seul investisseur institutionnel français à rendre publique la composition de ses portefeuilles.

Ces Journées mondiales de désinvestissement auront en tout cas permis d’organiser en France une première interpellation d’une institution financière qui n’est pas une banque.

Elles coïncident avec l’introduction dans la loi Macron d’une obligation pour tous les investisseurs institutionnels de ce type d’expliquer publiquement comment ils tiennent compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans la gestion d’actifs.

Antonin Amado
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