Publié le 03 septembre 2010

ENVIRONNEMENT

Hervé Le Treut : « il y a un problème d'adéquation du GIEC aux attentes »

Alors que le sommet de Cancun sur le climat approche à grand pas, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) doit retrouver une crédibilité. Depuis le début de l'année, celui-ci a fait l'objet de 6 rapports. Le dernier en date, commandé par l'ONU et rendu en début de semaine, valide ses travaux mais préconise une réforme en profondeur. L'avis d'un des contributeurs du GIEC, d'Hervé Le Treut*, climatologue, directeur de l'Institut Pierre Simon Laplace et membre de l'Académie des sciences.

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Hervé le Treut

Le rapport du conseil inter-académique

Chargée le 15 mai dernier par le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon d'enquêter « sur les procédures et méthodes » du Giec, le conseil inter-académique a rendu ses conclusions le 30 août. Si « globalement les procédures d'évaluations du Giec ont été un succès et servent bien les évaluations menées par les experts » et que les évaluations elles-mêmes « ont permis de sensibiliser le public aux changements climatiques et ont conduit les décideurs à envisager des options politiques pour y répondre », le groupe a besoin de procéder à des « réformes fondamentales », notamment dans l'organisation de la structure permanente. Le rapport préconise la création d'un comité exécutif comprenant des scientifiques extérieurs au Giec voire des membres de la société civile ainsi que la nomination d'un directeur général à la tête de son secrétariat pour gérer les opérations au quotidien et s'exprimer au nom de l'organisation. L'actuel secrétaire, Rajendra Pachauri, fait l'objet de nombreuses critiques pour avoir soutenu les erreurs du Giec mais aussi pour sa double casquette de directeur d'un institut de recherche sur l'énergie et le climat en Inde et l'origine de ses revenus. Le prochain rapport, auquel collaboreront 831 experts (contre 559 en 2004) est attendu en 2014.

Novethic. Le rapport du conseil inter-académique estime que le GIEC doit procéder à de « profondes réformes ». Cela vous semble-t-il aussi nécessaire ?

Hervé Le Treut. En fait, le rapport a d'abord validé pour l'essentiel la démarche du GIEC et les réformes demandées concernent le management du groupe, la façon dont il est géré. La finalité du GIEC, les conclusions de ses précédents rapports, le principe même consistant à demander à des scientifiques internationaux de faire un rapport sur le changement climatique... Rien de tout cela n'est remis en cause. En revanche, vu les enjeux, il y a un problème d'adéquation du Giec aux attentes de plus en plus fortes en termes de qualité et de professionnalisme. Le GIEC a commencé en 1988 avec une organisation relativement informelle. Il n'y a pas très longtemps, seulement 5 personnes travaillaient de façon permanente au secrétariat du GIEC!Maintenant, il y en a dix. Cela reste donc une toute petite structure par rapport aux enjeux. Il est forcément délicat pour elle de communiquer face à des mises en causes ou à une utilisation erronée de ses résultats, mais aussi de vérifier que tout est parfait quant au respect des différentes procédures de révision, etc.

Quelles sont donc les pistes de réforme qui vous semblent les plus pertinentes ?

Hervé Le Treut. Ce qui est d'abord proposé c'est un renforcement de l'organisation du GIEC, ce qui est positif, car cela correspond au fait que l'on a changé d'époque. C'est aussi une exigence de transparence plus grande, en explicitant mieux tous les critères de nomination des auteurs et leur légitimité à participer aux travaux du GIEC. Une autre suggestion qui me paraît très utile, c'est la notification écrite des prises de positions des représentants des Etats, lors de la procédure de recherche de consensus au moment de l'adoption du résumé destiné aux décideurs. Des experts gouvernementaux (qui sont toujours des scientifiques) approuvent déjà ligne à ligne ce résumé. Mais un rapport écrit à l'avance peut permettre de mieux structurer les contre-expertises nationales par rapport à l'expertise internationale telle qu'elle est organisée au GIEC. Toutes ces suggestions importantes peuvent avoir un impact positif. Mais il y a un problème de calendrier: par exemple le processus de nomination pour le prochain rapport (le 5ème)est déjà effectué.

Le renforcement du rôle des review editors est aussi mis en avant. Quel est exactement leur rôle ?

Hervé Le Treut. Justement, je m'étais proposé comme review editor pour le prochain rapport et je crois que mon travail va être augmenté ! Jusqu'à présent les review editors avaient un rôle relativement limité de vérification générale du respect des procédures. Le texte de chaque rapport est soumis à une triple revue. Il est composé une première fois. Ensuite, les gens font des critiques, on y répond, on corrige, il y a des nouvelles critiques, etc. Les review editors sont là pour vérifier que l'on a vraiment répondu aux questions, que l'on s'est vraiment soucié des critiques exprimées. Or, dans le dernier rapport, il y a eu un nombre vraiment exceptionnel de remarques (90 000, ndlr). Ce sont donc des heures et des heures de travail, la nuit, pour des gens qui sont bénévoles.

Il faut aussi savoir que les auteurs sont submergés de remarques parfois futiles, car certaines personnes utilisent ces commentaires comme certains les amendements à l'Assemblée! Ce que propose le comité inter-académique, c'est donc de renforcer le rôle (et j'espère le nombre) des review editors (actuellement, il y en a deux par chapitre) et, ensuite, qu'ils rédigent un premier rapport écrit de synthèse des commentaires, en les classant en plusieurs catégories : les remarques auxquelles nous n'avons pas besoin de répondre de manière détaillée jusqu'à celles qui sont fondamentales...C'est maintenant à l'assemblée plénière, qui se réunira en octobre, de mettre tout cela en musique et de prendre en compte ces suggestions.

Effectivement, les attentes sont très fortes envers le Giec, un organe scientifique. Mais est-il armé pour faire face à l'ampleur politique et médiatique qu'a pris le sujet du changement climatique ? Notamment en termes de communication ?

Hervé Le Treut. Les attentes sont devenues énormes à partir du deuxième rapport, mais surtout aux Etats-Unis. En France, pendant longtemps, le GIEC était presque inconnu. Aujourd'hui, quand les auteurs renvoient leurs textes, ils ont énormément de pression, de peur d'avoir laissé filtrer des erreurs. Et c'est de moins en moins acceptable de devoir élaborer un texte de cette importance avec des moyens aussi réduits. Car il faut souligner que le niveau de qualité demandé est exceptionnel ; on a parlé de trois erreurs peut-être sur un rapport de 3 000 pages!

Pour la communication, c'est un point qui est abordé dans le rapport inter-académique. Il dit qu'il faut la renforcer, mais sans être très spécifique. C'est un problème délicat car l'expertise scientifique doit être rigoureuse. Or, si elle est rigoureuse, elle est difficile à expliquer. Mais pour être comprise, elle doit être simplifiée. Et on a vu que dans les débats on retournait parfois cette simplification de la communication comme une faute : il y a souvent confusion entre simplification pédagogique et sous-estimation des difficultés scientifiques...Globalement, je pense que la situation est sans issue s'il n'y a pas un certain lien de confiance entre les scientifiques et les gens qui veulent les écouter.

Une confiance qui a été mise à mal par la vague climato-sceptique...

Hervé Le Treut. Mise à mal ou révélée!  Mais c'est pour cela qu'il faut donner des garanties. Il faut aussi bien positionner cette notion d'expertise. Dans la science du climat, il y a des questions factuelles, sur lesquelles la science peut se positionner. Ou pas, car parfois elle n'a pas les réponses. Dans la critique "climato-sceptique", il y a eu des remarques factuellement fausses,
et d'autres, portant par exemple sur la manière de mesurer l'importance des perturbations climatiques à venir ou sur les enjeux sociaux, qui méritent d'être écoutées et prises en compte. Il faut également pouvoir cadrer les différents aspects du débat, entre ceux qui sont strictement scientifiques et ceux qui concernent l'interaction avec les décideurs politiques. Tout cela doit se faire avec méthode.

L'une des attaques portées contre le GiIEC cette année, venait du fait que le groupe avait pris en compte un rapport du WWF. Rappelons que le GIEC ne produit pas de travaux scientifiques mais dresse un état de l'art sur les sciences climatiques. Ce qui le rend dépendant des travaux des autres. Manque-t-on aujourd'hui de travaux dans certaines disciplines ou régions du monde ?

Hervé Le Treut. Oui bien sûr il y a des régions vulnérables, en Afrique par exemple, où certains risques climatiques potentiels sont peu mis en avant; tout simplement parce qu'il n'y a pas assez d'études qui ont été faites. Quand on fait des panels régionaux où l'on manque de travaux scientifiques et que, par ailleurs, on a des ONG qui font des travaux de conservation, de recueil d'un certain savoir, la question est de savoir si l'on oublie ces contributions ou si on les prend en compte. Pour ma part, je pense que, compte tenu du contexte, il faut privilégier des règles strictes qui ne prêtent pas à controverses. Mais c'est un problème complexe. Dans la controverse sur l'Himalaya il y avait ce problème de documentation à partir du WWF mais il y avait aussi ce chiffre absurde - le fait que les glaciers allaient disparaître dans 30 ans- qui a été maintenu. Là, on peut imaginer que ces coquilles, avec plus de relecture, puissent être réduites au maximum.

Faudrait-il donc créer des GIEC régionaux ?

Hervé Le Treut. Je n'y suis pas favorable car pour moi, la force du GiIEC tient avant tout à sa structure internationale. Déjà, on le voit pour les panels régionaux, certaines personnes se connaissent très bien et les processus de nomination sont plus délicats. La dimension internationale est nécessaire par rapport aux enjeux, et c'est aussi une certaine garantie d'objectivité.

*Nouveau climat sur la terre, Hervé Le Treut, Flammarion, 2009

Changement climatique: les savoirs et les possibles, de Jérôme Chappellaz, Olivier Godard, Sylvestre Huet et Hervé le Treut, éditions La ville brûle, 2010 (voir bibliographie)

propos recueillis par Béatrice Héraud
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