Publié le 02 mars 2011

ENVIRONNEMENT

« Facteur 5 » : un plaidoyer pour une économie sans carbone

Quinze ans après la sortie de son célèbre ouvrage « Facteur quatre », Ernst Ulrich von Weizsäcker publie « Facteur cinq ». Le physicien et biologiste allemand plaide pour une économie décarbonée, exemples à l'appui. Une démonstration économique, politique mais aussi philosophique incarnée par la notion de « suffisance ». Entretien avec une personnalité du développement durable.

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« Faire une liste d'exemples d'efficacité énergétique est fort sympathique mais naïf », commente d'emblée Ernst Ulrich von Weizsäcker quant aux motifs qui l'ont amené à publier une suite à son célèbre « Facteur 4 »*. Naïf ? De la part d'un expert scientifique et homme politique de renommée internationale, l'adjectif paraît pour le moins surprenant. « De fait, le livre « Facteur 4 » est paru alors que les prix à l'énergie étaient encore très bas, il n'y avait donc pas vraiment d'incitation à mettre en place les exemples cités dans l'ouvrage », poursuit Weizsäcker. « C'est finalement le monde économique qui, par la loi de la rentabilité basée sur le court-terme, a conduit à cette réalité ».

De la nécessité d'augmenter les prix à l'énergie

La flambée des prix du pétrole et l'irruption de la crise financière ont remis la dépendance au pétrole à l'ordre du jour. Or, Weizsäcker entend pousser la réflexion plus loin en séparant prospérité et consommation d'énergie. Il plaide pour une réduction carbone de la production et de la consommation de biens par un facteur 5**, soit 80%. Pour l'expert, les mesures d'efficacité énergétique doivent s'accompagner de la hausse des prix de l'énergie, sous la forme d'un impôt environnemental constant. Une taxe écologique qui toutefois ne concernerait pas les ménages les plus modestes. Pourquoi la hausse des prix à l'énergie s'avère-t-elle nécessaire ? Weizsäcker répond en invoquant « l'effet boomerang ». « Jusqu'à présent, la réalité montre que chaque progrès accompli en matière d'économie d'énergie se trouve anéanti par l'arrivée de nouveaux produits gourmands en énergie. Les téléviseurs plats en sont un parfait exemple ». Il poursuit en citant le cas de l'Allemagne qui a introduit une taxe écologique, à l'origine de l'envolée spectaculaire du secteur des énergies durables outre-Rhin. « Cet impôt est à l'origine de la création de plus de 200,000 emplois. Parce que le facteur travail est devenu moins cher pendant que le facteur énergie augmentait. Cela a été bénéfique pour l'artisanat, les salariés et même pour l'industrie ». Weizsäcker note que c'est en Asie où la sphère politique se montre la plus réceptive à cette idée. Il rappelle qu'en Chine, quatre provinces expérimentent actuellement un programme d'augmentation des prix à l'énergie. S'il est encore trop tôt pour pouvoir juger des résultats, Weizsäcker relève toutefois qu'en Chine « tout peut aller très vite ».
Au niveau international, Weizsäcker plaide pour l'attribution d'un droit d'émission par tête d'habitant égal pour chaque pays, une mesure qui favoriserait les pays émergents : « Les pays du nord se verraient contraints d'acheter des droits d'émissions aux pays du sud, les incitant par la suite à utiliser ces ressources financières pour financer des projets d'efficacité énergétique ». Ce processus accélérait l'accès aux pays émergents à une prospérité indépendante de toute consommation d'énergie excessive, si caractéristique des pays industrialisés.

« Suffisance »

« Cette feuille de route a besoin de l'Etat », rappelle Weizsäcker. « Nous devons nous libérer d'une pensée philosophique et économique anglo-saxonne qui a conduit à une minimisation de l'Etat, voire à son mépris. Il faut en finir avec ce «Zeitgeist» qui glorifie les marchés financiers ». L'abandon de cette idéologie doit pour autant s'accompagner d'un changement de comportement chez les individus. Prenant à parti les pays du nord, Weizsäcker estime qu'il est temps de mettre fin à une consommation à outrance, préjudiciable aux pays du sud comme à la planète. « Les pays du nord doivent renouer avec un mode de consommation plus modeste et apprendre à se satisfaire de moins, c'est ce que j'appelle la suffisance », explique Weizsäcker. Une autre façon de consommer, mais aussi de travailler, sont donc préconisées afin de permettre à la valeur «temps» de prendre le pas sur les valeurs matérielles. Conscient de l'impopularité de ses propos, Weizsäcker avance deux illustrations. La première consiste à démontrer la corrélation entre hausse des salaires et hausse de la productivité du travail. « Les données montrent que les salaires ont augmenté à mesure que la productivité du travail a elle aussi augmenté. C'est fantastique de voir combien les deux courbes sont liées. D'où nous pouvons conclure que les prix à l'énergie doivent augmenter afin d'augmenter à son tour l'efficacité énergétique ». Loin d'être utopique, ce processus a déjà eu lieu au Japon. « L'économie japonaise n'a jamais été aussi florissante que lorsque les prix à l'énergie étaient fixés au plus haut (note: pendant la période 1975-1990) », souligne Weizsäcker.

« Ein bißchen revolutionär »

Si l'exemple japonais est là pour montrer la faisabilité d'un tel scénario énergétique, pourquoi l'Europe et les Etats-Unis ne l'ont-ils pas à leur tour adopté ? « Parce qu'en Europe, le lobby industriel est tourné vers les technologies du passé, et non vers celles de l'avenir. Quant aux Etats-Unis, une augmentation des prix à l'énergie est absolument taboue », répond Weizsäcker, ajoutant que c'est en Asie que la sphère politique se montre la plus réceptive à cette idée.


* Ernst Ulrich von Weizsäcker, Amory Lovins, L. Hunter Lovins : « Facteur 4 : deux fois plus de bien-être en consommant deux fois moins de ressources: Rapport au Club de Rome », Terre vivante, 1997

** Ernst Ulrich von Weizsäcker, Karlson Hargroves, Michael Smith : « Faktor 5, Die Formel für nachhaltiges Wachstum», Droemer, 2010. L'ouvrage est également disponible en anglais et en chinois, les négociations pour la traduction en français devraient avoir lieu prochainement.

Claire Stam à Francfort (Allemagne)
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