Publié le 30 novembre 2007

ENVIRONNEMENT

Endiguer la déforestation grâce aux crédits carbone?

La Conférence mondiale sur le climat, à Bali, doit négocier sur un nouvel enjeu : la conservation des forêts tropicales comme source de crédits carbone. L'idée est d'endiguer la déforestation par incitation économique des pays en voie de développement. Un mécanisme fiable et un système de gouvernance transparent restent toutefois à construire.

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Expérience de gestion forestière bolivienne probante

Sur une aire de 624 000 ha, adjacente à un Parc national, l'exploitation industrielle du bois a été stoppée et l'agriculture sur brûlis évitée par des programmes de développement, notamment la culture de cœur de palmier. Ce projet financé en partenariat public-privé a permis d'éviter plus d'un million de tonnes d'équivalent CO2 entre 1997 et 2005, déduction faite des « fuites » (c'est-à-dire le déplacement des activités forestière et agricole sur le territoire national, malgré les mesures de compensation). L'évaluation du carbone gardé sous forme de biomasse et dans le sol se fait notamment grâce aux chiffres du marché du bois et à l'observation satellitaire du rythme de la déforestation et du changement d'allocation des sols.

La part de la déforestation représentait environ 2O% des émissions de carbone mondiales en 2004 et les émissions directes issus de l'exploitation des terres et de la forêt ont cru de 40% entre 1970 et 2004, rapporte le GIEC (combustion, dégradation de la biomasse, de la tourbe et déforestation). Une des recommandations du Groupement d'experts climatiques pour atténuer le réchauffement planétaire est donc de réduire les émissions issues de la déforestation, notamment sous les tropiques, dans les pays en voie de développement comme le Brésil, en Afrique subsaharienne et en Indonésie, où la croissance démographique et le développement économique vont continuer d'exercer une pression croissante sur la forêt.

L'urgence des mesures à prendre contre le changement climatique ont fait évoluer rapidement les mentalités de la communauté internationale sur ce sujet controversé, poussée par les propositions de la Papouasie Nouvelle Guinée et du Costa Rica, dès 2005, à la conférence de Montréal et suivie par de nombreux autres pays tropicaux depuis. Mais un pas décisif a été franchi en 2006, avec les contributions de la Banque Mondiale, de Sir Nicholas Stern et enfin du GIEC cette année, dans son 4ème rapport : « 65% du potentiel d'atténuation globale du carbone se situe sous les tropiques et 50% de l'ensemble pourrait être réalisé en réduisant les émissions de déforestation ».

Du coup, l'idée d'émettre des REDD (réduction d'émissions issues de la déforestation et de la dégradation tropicale) sur le marché carbone fait son chemin. La Bolivie a été la première à présenter des résultats mesurables et certifiés à la manière des MDP (Mécanismes de développement propre du protocole de Kyoto) sur le projet expérimental du Parc Noël Kempff (voir encadré).

Bénéfique contre la pauvreté et pour la biodiversité

Le projet des REDD est séduisant à plus d'un titre. Hormis le « service d'atténuation du changement climatique », il constitue un instrument de réduction de la pauvreté et de sauvegarde de la biodiversité. Huit communautés de mille personnes ont bénéficié du projet bolivien. Plus d'un million de dollars ont été injectés dans des projets de développement générateurs de revenus. Ce projet pilote a entraîné le lancement de nombreux autres au Brésil, en Indonésie et ailleurs. Les barrières méthodologiques pour la reconnaissance internationale de ces crédits carbone semblent se lever progressivement. Les REDD compenseront-ils l'échec des MDP sur la reforestation ?

En effet, les arbres plantés ne comptent que pour 0,09% des projets enregistrés dans le cadre du Protocole de Kyoto notamment pour cause de difficultés méthodologiques et administratives pour certifier le stockage de carbone. « Hormis la difficulté de calculer le carbone stocké dans les arbres et le sol, se pose le problème de garantie de pérennité ainsi que la rapidité de mise en œuvre : quand on plante des arbres, les tonnes de carbones seront compensées dans 30 ans. Les résultats sont donc anticipés » explique Eric Parent, de la société de compensation Climat Mundi. Les énergies renouvelables ont nettement plus de succès dans les MDP (53 % des projets) surtout auprès des pays européens, car le marché européen du carbone n'accepte qu'1% de projets de reforestation par pays.

Une des réticences à donner trop d'importance à la forêt dans le marché carbone vient de la peur de voir les pays industrialisés diminuer leurs efforts dans leurs propres réductions d'émissions, en achetant des crédits à bas prix, issus de la forêt tropicale. Mais ces peurs datent surtout de la première période d'engagement du Protocole de Kyoto qui prend fin en 2012. Les objectifs à 2020, 2030 et 2050 qui seront discutés à Bali devront être bien plus ambitieux et incluront plus de pays, notamment les pays émergents qui seront attendus aussi sur leurs engagements. Les objectifs de réduction fixés impacteront alors le prix de la tonne de carbone.

Marché parallèle

Reste à trouver un accord sur le système qui régulera et financera les REDD. Laurence Tubiana, directrice de l'IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales) croit à « un marché parallèle de droits sur la déforestation évitée », pour ne pas déstabiliser le marché actuel. Sur la gouvernance elle ne croit pas à la seule autorégulation des marchés et anticipe les problème de fiabilité des émetteurs de crédits : « il y a forcément besoin d'une forte administration de régulation des différentes sources de diminution des émissions ». Si l'accord sur les REDD parvient à émerger, comme les spécialistes le prédisent, il formera un précédent sur le paiement des services environnementaux qui pourrait ouvrir la porte à la conservation de la biodiversité ou des zones humides, par exemple, en tant qu'écosystèmes stockant le carbone.

Hélène Huteau
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