Publié le 07 décembre 2015

Cop21 logo

ENVIRONNEMENT

COP21 : émergence d'une nouvelle géopolitique du climat

Au Bourget, la deuxième phase des négociations s'est ouverte ce lundi. Les discussions sont désormais politiques, et non plus techniques comme c’était le cas la première semaine. Une nouvelle instance de négociations destinée à faciliter et accélérer la recherche de compromis a été mise en place. Parallèlement, quatre groupes de travail pilotés par un binôme ministériel reflétant les intérêts des pays du Nord et du Sud, mènent des concertations autour des points de blocage. Une initiative qui reflète les nouveaux rapports de force entre pays. Analyse.

Militants dOxfam singent un repas entre leaders mondiaux Angela Merkel Xi Jinping Barack Obama Narendra Modi et François Hollande . AFP ERIC FEFERBE
Des militants d’Oxfam singent un repas entre leaders mondiaux: Angela Merkel, Xi Jinping, Barack Obama, Narendra Modi et François Hollande, avec au menu "moins d’émissions de CO2 et plus d’argent pour les populations les plus vulnérables".
Eric Fef / AFP

A nouvelle étape, nouvelle méthode. Alors que la deuxième semaine de négociation débute au Bourget, le président de la COP21, Laurent Fabius, a donné de nouvelles directives pour la poursuite des travaux, désormais menés par les ministres mandatés par leur pays pour négocier.  

 

Une nouvelle méthode  

 

Cette nouvelle organisation est loin d'être anodine. Elle constitue un signal envoyé à la fois à la société civile et aux pays en développement. Cela se traduit par la création de deux nouvelles structures.  

Un "comité de Paris" est d'abord mis sur pieds. Il s'agit d'une instance "unique et ouverte à tous" dont les travaux seront retransmis sur les écrans installés un peu partout sur le site du Bourget. Le message est clair : il s’agit de faire preuve de transparence. Et de contrer les - nombreuses - critiques de la société civile exprimées à Bonn après que les ONG ont été exclues des salles de négociations. Il se réunira au moins une fois par jour pour faire le point sur l’avancée des travaux.  

Quatre groupes de travail sont également chargés de déminer les gros points de blocage. Chacun est orchestré par un binôme ministériel réunissant un représentant des pays développés et un représentant des pays en développement, dans une recherche d'équité, essentielle pour ces questions hautement politiques. Les groupes vont en effet se concentrer sur la différenciation (la répartition des efforts entre pays du Nord et pays du Sud), l’ambition (la définition d’un objectif de long terme et l’introduction d’un mécanisme de révision des contributions nationales), le transfert financier et technologique des pays du Nord vers les pays du Sud et enfin l’accélération de l’action pré-2020, c’est-à-dire des mesures à prendre avant la date de l’entrée en vigueur de l’accord de Paris.  

"La méthode proposée par Laurent Fabius pour la seconde semaine  – là aussi cela manquait sans doute à Copenhague, nous avons collectivement progressé - a été bien reçue par tous", observe Nicolas Hulot devant un parterre de journalistes.  

 

Une vision du monde qui évolue    

 

Mais cette nouvelle méthode saura-t-elle suffisamment refléter la complexité des rapports de force apparue après Copenhague ? A la conférence de Paris, on assiste à la remise en cause d’une vision du monde partagée exclusivement entre pays développés et pays en développement. Au centre de ces divergences, la question du financement, encore et toujours : les Etats-Unis, les Australiens et les Européens demandent à ce que les pays hier en développement et devenus entre temps des poids lourds économiques (Chine, Inde) contribuent également au financement de la lutte contre le réchauffement climatique.  

"Cela concerne bien évidemment la Chine et les pays du Golfe comme l'Arabie saoudite, le Qatar ou les Emirats, qui sont en mesure de contribuer financièrement", explique Pascal Canfin, nouveau directeur exécutif du WWF France et ancien ministre du Développement. "Ce qui se joue ici, ce sont aussi les relations géopolitiques entre la Chine et les Etats-Unis".   

 

Le G2 Chine-États Unis, clé de voûte de la négociation  

 

A eux deux, la Chine et les États-Unis représentent presque 45 % des émissions globales de gaz à effet de serre. Autre point commun : ils subissent déjà les effets du réchauffement climatique chez eux (pollution de l’air en Chine, sécheresse en Californie). "Les relations sino-américaines jouent un rôle essentiel dans ces négociations", explique Jennifer Morgan du World Ressources Institute (WRI), qui suit les négociations onusiennes depuis une vingtaine d’années. Avant la COP21, la Chine a d'ailleurs voulu se poser "en leader des questions climatiques, tout particulièrement avec l’accord Chine-Etats-Unis adopté en novembre 2014". Une position qui a pourtant changé pendant cette conférence. "La position de la Chine n’est pas très claire. S’il est certain qu’elle vise un accord, des incertitudes demeurent sur le niveau d’ambition qu’elle veut lui donner", souligne la directrice générale du programme climat du WRI. La Chine a notamment signalé son opposition à l’abaissement du seuil de 2°C à 1,5°C comme objectif du long terme.   

La composition de la délégation chinoise explique sans doute en partie cette ambigüité. Deux personnalités contrastées la dirigent. Dans les couloirs, on les identifie comme les "good cop et bad cop" (le bon et le mauvais flic). Son chef, le charismatique Su Wei, est connu pour son intransigeance. En coulisse, certains parmi les négociateurs le qualifient de "chien d’attaque" de la Chine. Le ministre Xie Zhenhua, qui reprend la main cette semaine dans la partie politique des négociations, se montre lui plus flexible, et plus ouvert notamment aux médias.   

Du côté des Etats-Unis, c'est un changement de ton radical par rapport à Copenhague où Barack Obama faisait ses armes climatiques. A Paris, "pour la première fois, nous avons un président américain entièrement dévoué à la cause du climat", se félicite Jennifer Morgan. "Il a le soutien de la population américaine derrière lui - un récent sondage montre que deux tiers de la population soutiennent la lutte contre le réchauffement - mais pas celui du Congrès dominé par les Républicains". Pour convaincre à l'intérieur, Obama doit donc convaincre à l'extérieur. Pour contrer les réticences républicaines, il doit entraîner le plus de pays possibles dans son sillon, la Chine en premier lieu.  

 

L'Arabie Saoudite et la Pologne, deux pays qui bloquent l'ambition de l'accord  

 

Autre poids lourd de ces négociations : le groupe arabe. "L’Arabie Saoudite et les pays du Golfe se distinguent par leur volonté d’arriver à un accord a minima", explique Safa Al Jayoussi, de l’ONG jordanienne IndyAct, observatrice des pays du groupe arabe. Ils bloquent sur trois points : l’abaissement du seuil de 2°C à 1,5°C, l’introduction du mécanisme de révision des ambitions à la hausse après 2020 (c’est-à-dire après que l’accord de Paris sera entré en vigueur) et le refus de voir le principe des droits de l’Homme figurer dans le texte de l’accord.  

Pourquoi ? "Ils perçoivent un monde fonctionnant aux énergies renouvelables comme une menace pour leurs économies qui dépendent des énergies fossiles".     

Quant à l'Union européenne, elle "pourrait faire mieux", estime Nicolas Hulot, le président de la fondation qui porte son nom (FNH). Un sentiment largement partagé dans les couloirs du Bourget par les observateurs et les ONG européennes. "L’Union européenne a perdu en leadership", constate Jennifer Morgan. "C’est un peu normal si l’on considère l’Union comme une espèce de Nations Unies miniature. Les 28 pays doivent se mettre d’accord". Et un pays européen bloque au sein de l’UE : la Pologne, toujours grande productrice et consommatrice de charbon.  

Claire Stam
© 2020 Novethic - Tous droits réservés

‹‹ Retour à la liste des articles

Pour aller plus loin

COP21 : pour la présidence française, c'est l'heure de vérité

Les négociations sur le climat qui se déroulent au Bourget et dont la deuxième phase - ministérielle- commence aujourd'hui, sont placées sous la responsabilité de la présidence française. Il revient à Laurent Fabius, le président de la COP21, et à son équipe d’orchestrer les travaux des...

Action Day : point d’orgue de l’engagement des acteurs non-étatiques sur le climat

Il est présenté comme quatrième pilier de l’Alliance de Paris : l’Agenda des solutions (ou LPAA) regroupe les engagements de tous les acteurs non-étatiques. Entreprises, investisseurs, collectivités locales, ONG ou syndicats, tous secteurs confondus, ces acteurs sont invités à se mobiliser...

Projet d'accord de Paris : "dans la forme comme dans le fond, tout reste à faire", selon Arnaud Gossement

Après une semaine de négociations, un projet de l'accord de Paris a été adopté. Il constitue une base de travail pour les ministres qui vont reprendre la main pour produire le document final attendu mercredi soir par la présidence française. Ceux-ci auront encore fort à faire car le texte...

COP21 : le projet d’accord sur le climat adopté, les ministres prennent le relais

Avec l’adoption par les négociateurs de la version finale du projet d’accord international sur le climat, une étape clé des négociations a été franchie : de brouillon informel, le document est passé au statut de texte officiel des négociations. Il servira de base de travail aux ministres,...

Les villes au secours du climat

Réunis à Paris le vendredi 4 décembre, un millier de maires ont affirmé l’ambition d’une transition vers 100 % d’énergies renouvelables dans les villes d’ici à 2050. Les  édiles ont également soutenu l'objectif de réduire de 3,7 gigatonnes les émissions annuelles de gaz à effet de serre...

La mobilisation de la finance privée essentielle à la concrétisation d'un accord international sur le climat

Le 4 décembre, la journée thématique du Programme d'Actions Lima Paris (regroupant les engagements des acteurs non étatiques en marge de la COP21), était consacrée à la finance privée (banque, assurances, fonds de pension...). Un secteur essentiel pour traduire en actes les engagements des...

COP21 : les petites délégations n'ont pas les moyens de suivre les négociations

Alors que les négociations sont entrées dans le vif du sujet, les représentants des pays en développement ont à plusieurs reprises exprimé leurs difficultés à suivre les nombreuses réunions thématiques. Ce sont les "spin-off groups", ou sous-groupes dans le jargon onusien. Leurs...

COP21 : Vingt ans de négociations climatiques. Et maintenant ?

La conférence climatique de Paris, qui s’ouvre dans une semaine, est la 21e du genre. Elle est particulièrement importante car les Etats vont devoir trouver un accord destiné à limiter...

Le Fonds vert : un outil de financement de la lutte contre le changement climatique très politique

Initié en 2009 à Copenhague, le Fonds vert pour le climat, doit permettre de canaliser les financements des pays développés vers des projets d’adaptation et d’atténuation dans les pays en développement. Aujourd’hui, celui-ci a réuni un peu plus de 10 milliards de dollars de dollars auprès...

100 milliards de dollars pour la transition énergétique du Sud : le défi financier à relever pour un accord à Paris

C’était l’une des promesses faites à Copenhague, en 2009. En contrepartie d’un futur accord reposant sur des contributions libres et volontaires des Etats, les pays développés ont assuré qu’ils verseraient 100 milliards de dollars par an d'ici 2020 aux pays en développement pour les aider...

ENVIRONNEMENT

Climat

Les alertes sur le changement climatique lancées par les scientifiques conduisent à l’organisation de sommets internationaux, à la mise en place de marché carbone en Europe mais aussi en Chine. En attendant les humains comme les entreprises doivent déjà s’adapter aux changements de climat dans de nombreuses parties du monde.

Lac rechauffement climatique methane

[Science] Sous l’effet du changement climatique, les lacs pourraient émettre jusqu’à trois plus de gaz à effet de serre qu’aujourd’hui

Les plans d’eau douce relâchent du méthane dans l’atmosphère, un gaz à l’effet de serre 28 fois plus important que celui du CO2. Des chercheurs ont découvert qu’avec le réchauffement climatique, ils pourraient émettre jusqu’à trois fois plus de gaz à effet de serre qu’actuellement. Une nouvelle...

Doomsday clock 2020

Nous sommes à 100 secondes de la fin du monde et les décideurs politiques ne font rien

Depuis 1947, les experts du Bulletin of Atomic Scientists règlent l’horloge de l’Apocalypse qui symbolise, à minuit, la fin du monde. Lors de leur dernière mise à jour, ils l’ont réglé à seulement 100 secondes de la fin. Jamais elle n’a été si avancée. Les principales menaces de l’humanité restent...

Barcelone tempete gloria impact changement climatique Josep LAGO AFP

Tempête Gloria : l’Espagne subit de plein fouet les impacts du réchauffement et décrète l’urgence climatique

La tempête Gloria qui frappe désormais les Pyrénées orientales et l'Aude, a fait dix morts en Espagne, quatre disparus et des millions d’euros de dégâts. Le pays avait déjà été frappé en septembre par des inondations et des pluies diluviennes. Dans ce contexte, le gouvernement espagnol a décidé de...

Impacts socio economiques du changement climatique inondation

Davos 2020 : Les impacts socio-économiques du changement climatique pourraient être multipliés par 20 d’ici 2050

Il va falloir redoubler d'effort. Selon un nouveau rapport du cabinet McKinsey, les impacts socio-économiques liés au changement climatique vont se multiplier et s'intensifier partout dans le monde mettant à mal la productivité des travailleurs, les systèmes alimentaires mondiaux, les...