Publié le 22 août 2016
ENVIRONNEMENT
Climat : la "transition juste", un double défi
La "transition juste", concept porté par les syndicats, est bel et bien mentionnée dans l’Accord de Paris sur le climat. Mais comment cette nécessité de conjuguer transition énergétique et accompagnement des travailleurs concernés (notamment dans le secteur des énergies fossiles) se traduit-elle au quotidien ?

Jean-christophe Verhaegen / Afp
Il n’y a pas d’emploi sur une planète morte. Mais la transition énergétique et écologique nécessaire pour lutter contre le changement climatique ne pourra pas non plus se faire sans accompagner les travailleurs des industries qui pâtiront de ce bouleversement. Ceux du secteur énergétique en tête.
C’est en substance ce que porte, à travers son concept de "transition juste", la Confédération syndicale internationale (CSI), qui regroupe plus de 300 organisations syndicales dans plus de 160 pays.
Une notion prise en compte par l’Accord de Paris. Mais dans son préambule uniquement. Il y est ainsi stipulé que les parties négociatrices de l’accord tiendront compte "des impératifs d’une transition juste pour la population active et de la création d’emplois décents et de qualité conformément aux priorités de développement définies au niveau national". Une place qui reste insuffisante au goût des syndicats, car le préambule n’a pas la même portée contraignante que l’Accord lui-même.
Les syndicats du mauvais côté de l’histoire ?
Comment imposer cette notion sur le terrain ? "Au sein du mouvement syndical, nous sommes loin d’être dans une situation de consensus", souligne Annabella Rosemberg, conseillère politique pour la Confédération syndicale internationale (1). "A la CSI, nous partons du principe qu’il n’y a pas d’alternative au fait que le respect de l’environnement doit être au cœur de la transition. Mais le mouvement syndical ne s’engage pas le cœur léger. Cela va entraîner la disparition de certains secteurs emblématiques de la lutte syndicale comme le mouvement minier, qui a été au cœur des luttes sociales. Les mineurs se sont battus pour améliorer les conditions sociales des ouvriers, bien au-delà de leur propre secteur : ils ont notamment été en pointe de la lutte anti-Apartheid...", analyse-t-elle. Avant de reprendre : "L’Histoire n’a jamais été tendre avec ceux qui négocient. Cela pèse aussi sans doute dans la façon dont certains syndicats appréhendent aujourd’hui les négociations climatiques. Cela pourrait conduire le mouvement syndical à être du mauvais côté de l’Histoire".
De fait, Philippe Pochet, directeur de l’Institut syndical européen, ne cache pas sa "perplexité" face à la réalité de cette "transition juste". "Cela ne prend pas sur le terrain. Quand les employeurs ne changent pas leur position habituelle, les salariés se demandent ce qu’ils ont à gagner à cette transition énergétique, certes nécessaire, mais qui pose plusieurs problèmes. Et comment imposer le concept de transition juste dans le rapport de force de l’entreprise ?", s’interroge-t-il.
Et les deux spécialistes de déplorer le manque d'espace de dialogue dédié à la question de la transition du point de vue de l’emploi. Tout comme celui d’une mesure précise des emplois gagnés ou perdus par la transition énergétique, notamment au niveau local. Car "les plus grosses difficultés ne sont pas au niveau des États mais des territoires : certains peuvent énormément pâtir de la disparition d’un secteur d’activité", souligne Annabella Rosemberg.
Aux Etats-Unis, des initiatives de terrain
Expérimenter la transition juste à l’échelle locale, c’est ce que tentent plusieurs fondations américaines, souligne Edouard Morena, chercheur à l’université London Institute à Paris. C’est notamment le cas de la Chorus foundation work for a just transition to a regenerative economy. "La fondation a exclu, dès sa conception, les investissements dans les énergies fossiles. Mais le désinvestissement est seulement le premier pas", estime-t-elle. "Nous pensons que nous avons une responsabilité à investir en priorité dans les communautés qui sont les plus familières avec l’industrie des énergies fossiles, pas seulement en termes d’impacts mais aussi en termes d’emplois et de développement économique", écrit la fondation.
A date, celle-ci a donc investi dans ces régions près de 4 millions de dollars dans les énergies propres (particulièrement solaires) et des entreprises de la nouvelle économie (collaborative, produits verts, énergies renouvelables…).
Autre exemple, celui du Just transition Fund. Dans la foulée de la mise en place du Power+ Initiative de Barack Obama, destiné à soutenir les communautés affectées par la crise du charbon, plusieurs fondations philanthropiques – comme Appalachia Funders Network et le Rockfeller Family Fund – ont joint leurs forces pour créer un fonds privé permettant à ces communautés d’opérer rapidement une transition vers une "économie juste et durable".
Dans une Amérique où les fermetures de sites charbonniers (mines et centrales) se multiplient, les régions traversées par la chaîne montagneuse des Appalaches et tournées vers l’économie du charbon (avec des méthodes d’extraction dévastatrices pour la nature) ont en effet particulièrement souffert. Entre 2011 et 2015, plus de 14 000 emplois ont été détruits dans le secteur minier dans les États du Kentucky et de la Virginie occidentale, souligne le fonds. La tendance devrait fortement s’accélérer dans les prochaines années.
Et les revenus des taxes payées par l’industrie minière ont chuté pour les autorités locales... L’objectif est donc d’octroyer des bourses et une aide technique permettant d’assurer des formations pour les anciens travailleurs du secteur charbonnier et de développer des secteurs alternatifs, comme les circuits agricoles courts, les énergies renouvelables, l’immobilier durable ou encore la valorisation de la nature (tourisme vert). L’an dernier, le fonds a octroyé 436 500 dollars à 19 associations pour développer ce type de programmes.